Quand on a l’espace devant soi

« Ces soirs où l’on a l’espace devant soi et où tout est possible, ce dont on a besoin, encore plus que d’une liberté, c’est d’une ivresse » Jean Grenier

Théodore se tient sur la pointe des pieds devant la fenêtre, comme à la poupe d’un bateau. Il regarde la pluie battante agiter les arbres. Je suis assise sur le lit, dans cette chambre de Cooke City que la tempête a plongé dans la pénombre. Henri est parti mettre un peu d’ordre dans la voiture, il reviendra bientôt. Les valises sont ouvertes sur la moquette : des livres, des papiers, des vêtements trainent un peu partout. Nous sommes fatigués. D’une fatigue qui n’a rien à voir avec celle d’une journée de travail ou d’école. Ici c’est la nature qui grignote notre énergie autant qu’elle la nourrit. Chaque soir, nous tombons en quelques minutes dans un sommeil sans rêve.

Après 21 jours sur les routes américaines, 5000 km parcourus et 6 états traversés, c’est cette image que je garde de notre voyage. En road-trip, il faut refaire chaque jour ou presque son paquetage, ne rien oublier dans ces chambres de motel qu’on ne reverra plus. S’installer au petit matin dans la voiture, mettre le GPS puis rouler. Certains jours il y a comme un léger flottement. Une direction mais pas de but. Colorado, Wyoming, Idaho, Montana, Dakota du Nord, Nebraska, les grandes lignes sont tracées, les points de chute des petites croix sur la carte. Pour le reste…

Alors qu’on nous avait prédit des parcs bondés et des files de voitures interminables, nous avons souvent été seuls pendant ces trois semaines. Ne croisant, lors de nos longues promenades, que d’autres marcheurs venant en sens inverse. Nous n’avons pas vu d’ours, mais je crois qu’eux nous ont vus. Leur présence, à la fois inquiétante et fascinante, était partout. Renonçant à acheter l’un de ces sprays anti-ours dont le dégoupillage s’apparente à celui d’une grenade et préférant écouter les conseils des rangers : « Si vous croisez un ours, grandissez vous, ne courrez pas, impressionnez-le ! », nous avons régulièrement improvisé des séances d’applaudissements et de chants pour impressionner le plantigrade imaginaire. Je ne sais pas si un ours a un jour renoncé à se confronter à nous grâce à cela, mais je sais que le rire de mon fils résonne encore dans les forêts du Wyoming et du Montana.

A Gallatin, nous avons marché plusieurs kilomètres pour atteindre une chute d’eau, nous frayant un chemin au milieu des arbres, montant et descendant au gré du relief. La forêt était si dense que le ciel n’apparaissait que par intermittence. Nous étions comme protégés du reste du monde par l’odeur des troncs humides. Tout à coup une voix grave s’est élevée derrière nous : « Vous êtes la famille Hot dog ! ». La veille, dans un supermarché de Livingstone, Henri avait demandé conseil à un père de famille pour choisir des saucisses. Il fait souvent ça quand nous sommes en voyage. Il pose des questions aux gens, sur tout et rien. Il leur sourit avec bienveillance. Je les avais observés de loin. Le type expliquait très sérieusement pourquoi il fallait prendre telle marque et pas une autre. Nous l’avions chaleureusement remercié, pour finalement choisir un autre paquet. Nous avons ri de ces retrouvailles inattendues. Il était avec sa femme et leurs 6 enfants. Ces gens étaient drôles, curieux de nos métiers, de nos vies à Paris. Leurs deux chiens surexcités sautaient entre nos jambes. Ils vivaient tout près de là, dans une grande maison : « Promettez-nous de revenir en hiver pour voir la forêt sous la neige ». Alors on a promis.

La cascade est apparue dans la lumière de la fin d’après-midi. Un énorme tronc barrait la rivière, j’ai marché dessus avec prudence, tenant fermement la main de Théodore. Nous sommes restés longtemps assis sur de gros rochers, parfois éclaboussés par l’eau glacée.

A chaque fois qu’il croisait un cours d’eau, une rivière, un torrent, Théodore se précipitait pour y jeter des cailloux. Un jour, nous l’avons laissé enlever ses chaussures pour tremper ses pieds dans la rivière Yellowstone. Il est tombé dans l’eau, évidemment, et Henri l’a porté sur ses épaules juqu’à la voiture, ruisselant et heureux. Il avait les pieds glacés et j’ai ouvert la valise sur une route poussiéreuse pour lui trouver des vêtements secs avant de rejoindre notre prochain point de chute . Il s’est endormi dans la voiture, les cheveux humides et des tâches de rousseur toutes neuves sur le visage. Je l’ai réveillé en arrivant à l’hôtel. Comme tous les soirs, il fallait décharger la voiture, déposer les valises puis rassembler nos dernières forces pour trouver  un endroit où dîner.

J’ai aimé plus que tout ces soirées où nous avons marché à la recherche d’un restaurant dans des villes qui n’avaient qu’une seule rue, nos chaussures de randonnée alourdies par la terre. Nous dinions tôt, de choses simples, parlant de la journée écoulée, de l’absolue perfection de la nature. De notre certitude de revenir un jour pour continuer à explorer ce pays dont nous sommes tombés irrémédiablement amoureux.

Quand nous parlons de ce voyage, nos phrases commencent souvent par : « Tu te souviens quand nous étions sur la route et que… » Je peux la compléter à l’infini. Tu te souviens quand nous étions sur la route et que je t’ai demandé de t’arrêter parce que j’avais aperçu un cheval sauvage près du Bighorn Canyon ? Tu te souviens quand nous étions sur la route après l’éclipse et que Théodore a ouvert sa porte alors qu’on roulait en pleine nuit ? Tu te souviens quand nous étions sur la route et que nous avons regardé Yellowstone émerger de la brume ? Tu te souviens quand nous étions sur la route le premier jour et qu’il a plu tellement fort dans le Wyoming qu’on a dû s’arrêter ? Tu te souviens quand nous étions sur la route et que 300 bisons ont décidé de passer de l’autre côté, que nous sommes restés coincés plus d’une heure et que l’un d’eux s’est planté devant nous sans bouger, nous fixant de ses yeux furieux ? 

C’est sur la route, autour d’elle, que se concentrent nos souvenirs. Alors il faudra repartir, bien sûr. Voir Gallatin National Forrest sous la neige. Aller encore plus à l’ouest vers la Californie, au nord dans l’Oregon et un jour, j’en suis certaine, jusqu’en Alaska.

 

Sensible

Je suis sensible. C’est un truc qui est venu avec les années. Je ne me rappelle pas pleurer autant avant. C’est venu avec les enfants. Peut-être par mimétisme. Je pleure pour tout ou en tout cas pour beaucoup. Je m’émeus. Je note, je collecte. Je pense à plus tard. Et puis des fois, je pense au passé, et je pleure encore. C’est con.

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Le journal

Au début du mois de décembre, avec Thomas, on a emmené Mia et Adam à Paris voir les vitrines des grands magasins (et une tonne d’autres choses). Mais nous avions aussi promis de passer au rayon papeterie du BHV pour qu’ils puissent choisir un carnet chacun. Les enfants adorent les carnets. Je ne connais personne d’autre qui aime le papier et les stylos autant que moi. On a fait le tour des rayons, un peu déçus que celui-ci ai été rétréci pour cause de célébrations de Noël imminentes, et puis ils ont arrêté leur choix sur deux carnets d’une discrétion à faire pâlir. Mia a choisi un modèle à strass effet « peau de sirène », Adam pour un carnet du même format mais recouvert de dizaines d’énormes fausses pierres précieuses de toutes les couleurs. Devant notre manque d’enthousiasme qui contrastait celui des enfants, les vendeurs ont pouffé. Et puis nous avons capitulé. Rien ne s’opposait à ce qu’ils prennent les carnets qui les avaient appelés.

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Changer de corps

C’est comme une mue. J’ai 32 ans et demi et j’ai l’impression d’avoir mué tant de fois. Je me rends compte qu’en 2014 déjà, peu après l’allaitement, j’avais parlé de mes seins ici. De leur évolution tout au long de ma vie de femme. Ça peut paraître indécent de parler de ça. Les seins c’est le sexe. Mais pour moi qui suis une femme, les seins c’est les douleurs pendant le cycle, les signes annonciateurs de la grossesse, l’allaitement, les tailles qui varient, la forme, la texture, la peur d’avoir une grosseur aussi, et de plus en plus avec les années. La séduction, c’est devenu secondaire. Comme la séduction est devenue secondaire dans ma vie.

Je passe plus de temps à courir d’un bout à l’autre de la ville pour emmener mes enfants à l’école et travailler ou d’un train à l’autre entre Lille et Paris que je ne passe de temps à me regarder dans la glace. Ou à vamper ceux qui partagent ma vie. Je n’y pense jamais. Dans ma vie du quotidien, fonctionnelle, je ne porte plus de lingerie. Je ne porte plus de soutien-gorge du tout. Uniquement pour une question de confort.

Alors quand j’ai commencé à vouloir me redonner un visage, j’ai aussi voulu me redonner un corps. Me regarder pour appréhender mes formes et puis me rendre compte qu’elles ne sont pas si honteuses que ça. Porter de la lingerie pour le plaisir en opposition au confort du rien. J’ai été contactée par un site de vente en ligne de lingerie pour toutes les morphologies et je me suis perdue dans les pages. Des ensembles Aubade qui laissent songeuse à la lingerie Marie Jo qui a finalement capté mon attention parce qu’elle me ressemblait plus. J’y ai passé des heures. À m’imaginer différente, lascive et séductrice. J’avais oublié. Mon corps a tellement changé, je ne sais plus qui je suis. Alors je prends le temps de le redécouvrir, d’en accepter les aspérités, les plis, les bosses, les marques. J’ai marqué mon corps de tatouages pour me l’approprier. Il est temps maintenant d’arrêter de laisser les autres et le temps en faire ce qu’ils en veulent et de le faire mien, enfin.

À trois, on y va

Presque 6 mois sans écrire. Après un an à remplir chaque jour des carnets que je transportais partout, la source s’est tarie, j’ai arrêté d’écrire. Peut-être parce que je voulais marquer le coup sur une scène importante, comme certains films anciens se finissent par un baiser des héros. Peut-être parce que je n’avais plus rien à dire, à raconter. Mais même si ces derniers mois ont été particulièrement difficiles pour moi, je ne crois pas que le quotidien m’a étouffée.

Je voudrais avoir pensé à remplir un outil statistique pour étudier si nous nous sommes moins écrit aussi, au quotidien. Si de mois en mois, nous avons échangé moins de sms. Même si les chiffres allaient dans ce sens, je crois que je n’ai jamais eu autant le sentiment qu’il est bien dans ma vie. Je porte sur ma peau et jusqu’à ce qu’il me vienne l’idée saugrenue de le recouvrir, un symbole de sa présence permanente. J’ai l’impression de l’avoir plus vu, aussi. Cette relation, elle a changé. Notre deuxième année ensemble est déjà bien entamée. Si j’ai arrêté depuis longtemps de croire que l’amour dure trois ans,  je vois bien que nous ne partageons plus les mêmes choses. Il y a quelques semaines, j’ai été frappée d’un sentiment de certitude, celle de sa présence pour longtemps dans ma vie. Comme je ne doute pas que Thomas continuera à faire partie de mon paysage pour des années encore, des décennies même, je me suis mise à croire, à physiquement croire, qu’il était aussi là pour les années à venir. C’est à la fois présomptueux et étourdissant. Et cela m’emplit d’une confiance que je n’avais jamais eu jusqu’à présent.

C’est bizarre de se dire que cette vie est devenue notre norme. Qu’elle nous parait simple et évidente. Que chaque membre de la famille a une place qui est la sienne et qui n’est plus remise en cause. Que nous sommes une famille, même. Et non pas un caprice, un coup de coeur éphémère, une histoire de cul sordide. Si vu de dehors c’est encore bizarre, de l’intérieur, je vous assure, c’est doux et joli. Magique un peu. C’est aussi pour ça que, pour nous, il y a si peu de résolutions, parce que continuer sur cette lancée, ce serait déjà beau.

2018…

J’ai choisi une photo de moi pour illustrer ce billet parce que cette année, j’ai plus ou moins arrêté de prendre des photos de moi et de laisser les autres en faire. Je voulais une photo souriante pour débuter cette année, et il s’est avéré que si les photos de ma tête sont désormais rares, celles où mon sourire est franc le sont encore plus. J’en ai trouvé une, en fait. Mais j’ai décidé de la garder pour moi. Une photo de moi, donc, et ce petit paragraphe pour illustrer ma première résolution de cette année à venir : celle d’arrêter de me cacher. En 2017, j’ai payé de ma santé mentale des dizaines de brimades diverses et variées, des petites réflexions de ci de là qui s’étaient accumulées avec les années et qui sont toutes ressorties en même temps sous la forme d’une grande vague. Doucement, j’ai commencé à avoir peur de prendre la parole en public, à sortir de chez moi. J’ai commencé à avoir honte quand je dérogeais à ces nouvelles règles de vie. Je n’en peux plus désormais. Et je ne veux plus faire subir à mes proches ces blocages. Alors 2018, je l’espère, sera l’année du retour à la vie.

Cela fait des semaines déjà que mes objectifs professionnels sont clairs. Pour la première fois, je crois, l’objectif est moins de survivre que d’être enthousiasmée par mes projets. Et ceux qui se profilent sont déjà à la hauteur de cet enthousiasme. J’espère être surprise aussi. Que comme chaque année les rencontres et le hasard me mènent sur des terrains que je pensais inaccessibles. J’ai eu de la chance jusque là, j’espère qu’elle sera encore de mon côté pour quelques mois.

Objectivement 2017 a été à la fois une année d’équilibre et de déséquilibre au niveau personnel. C’est aussi un de mes objectifs de l’année à venir : je voudrais moins de fatigue, de souffrance et de doute. Pour l’instant c’est un voeu pieux mais je compte bien m’atteler sérieusement à cet objectif de lâcher-prise tout au long de l’année. Qui implique aussi donc plus de confiance envers les autres. Je suis peu mais très bien entourée, cette partie là devrait donc ne pas être si difficile.

Cette année, j’ai aimé et j’ai été aimée, j’ai vu mes enfants grandir heureux et en bonne santé, on m’a fait confiance professionnellement, mes projets personnels ont avancé et puis il y a eu des vacances aussi, des moments de pur plaisir, hors du temps. Pour 2018, je voudrais 2017 en mieux. On n’est jamais à l’abri d’une mauvaise nouvelle, d’un accident ou d’une couille dans le potage. Ils arriveront sans doute. Mais tout cet amour me donne la force de gravir des montagnes. Je ne suis pas parfaite, et rien n’est jamais parfait, mais on a eu de la chance.

La nuit américaine

Approcher un ours polaire,  voir sa fille entrer à l’université, lire tous les livres d’Henry James, voir une éclipse totale de soleil. Allan voulait faire tout cela avant de mourir. Il avait les cheveux gris et les yeux bleus, une voix très douce. Nous l’avons rencontré le 21 août 2017, le jour où une éclipse a traversé les Etats-Unis de part en part pour la première fois depuis près de 100 ans. Lire la suite