Cannes 2019, épisode 4 : la superbe

Nombreux et nombreuses sont les festivaliers à admettre que Cannes 2019 était une grande année. Les films présentés en compétition étaient majoritairement de très grande facture et on peut imaginer sans mal que certains feront date bien au delà du festival et de leur présence (ou de leur absence) au palmarès. 

Niveau météo, Cannes 2019 a été une année printanière avec ses averses fournies, ses rayons de soleil timides et son petit vent frais. On notera que l’autrice de ces lignes n’a pas été victime de son traditionnel « rhume de Cannes ». Au pire, j’ai effectué quelques pulvérisations d’un produit pour la gorge de type phytothérapie. Et c’est tout. Le palmarès viendra bientôt mettre un point final sur la sélection officielle. Moi je vais en garder comme chaque année un léger mal à l’épaule (valise trop lourde), deux ampoules (très douloureuses), des émotions de cinéma (rires et larmes) et quelques notes glissées ça et là dans mon portable et sur mon carnet de route. 

  • « Être assise sur les barrières me donne mal au fessier. 2h40 d’attente. »
  • « Une journaliste est en train de lire « How to fail » et j’essaye de ne pas le prendre comme un signe » (juste avant la projection de Once upon a time in Hollywood de Quentin Tarantino, où je suis finalement entrée)
  • « Le silence dans la salle au moment où l’équipe du film entre. Un silence juste avant les applaudissements » (juste avant la projection de Matthias et Maxime de Xavier Dolan)
  • « Aux toilettes, une femme lave des myrtilles avant la projection du film de Desplechin »
  • « Livre dans la file d’attente des Misérables : « Trotsky : Litterature and revolution » »
  • « Cannes est-il le meilleur ou le pire endroit pour ressortir ses t-shirts de cinéma ? » (réflexion avant Roubaix, une lumière d’Arnaud Desplechin)

J’ai également noté consciencieusement les morceaux entendus dans les films qui m’ont le plus marqués comme une petite playlist de ce Cannes 2019 :

  • « Et si tu n’existais pas » de Joe Dassin dans Le Daim (quinzaine des réalisateurs)
  • « Tous les cris les sos » de Daniel Balavoine (fin de soirée de la Quinzaine des Réalisateurs)
  • « Eve Leve Toi » de Julie Pietri (soirée Acid à 1h du matin)
  • « N. J respect R » de Damso dans Zombi Child (quinzaine des réalisateurs)
  • « The passenger » d’Iggy Pop dans Les siffleurs (compétition)
  • « Tchiki boum » de Niagara dans Perdrix (quinzaine des réalisateurs)
  • « Les 4 saisons » Vivaldi, concerto en G minor RV 315 l’estate presto dans Portrait de la jeune fille en feu (compétition)
  • « Could it be magic » de Barry Manilow dans Chambre 212 (Un certain regard)
  • « I’m still standing » dans Rocketman (hors compétition – morceau interprété par ma colocataire à n’importe quelle heure du jour et de la nuit depuis la projection du film)

Cannes 2019 c’est aussi comme d’habitude ses soirées, ses promenades dans la nuit, ses manifestations sur la croisette, ses starlettes, ses journalistes fatigués, ses engueulades entre inconnus à cause de la pression et du stress. C’est aussi les restaurants italiens, les bagels et les paninis. C’est aussi les amis qu’on ne voit qu’une fois par an ou presque, à 900km de Paris, comme si c’était plus facile de se voir dans le sud de la France que de caler un apéro dans le 20ème arrondissement. C’est la promiscuité qui crée un sentiment de dépendance puis de rejet. C’est l’envie de rentrer à la maison. 

J’ai vraiment le sentiment que, cette année, quelque chose a changé. Il y a eu la soirée du collectif 50/50 en faveur d’une réflexion et un long combat pour l’égalité et la diversité dans l’industrie du cinéma. Il y a eu la manifestation en faveur de la légalisation de l’avortement en Argentine sur le tapis rouge au moment de la présentation du documentaire de Juan Solanas Que Sea Ley. Il y a eu les œuvres fortes de Mati Diop, Jessica Hausner, Céline Sciamma et Justine Triet. Il y a eu des cinéastes et des comédiennes engagées et bien décidées à revendiquer une place. Après la rédaction d’une enquête sur le manque de femmes critiques, j’ai aussi pris conscience un peu plus de l’importance de faire entendre ma voix. J’ai décidé que mon avis comptait autant que celui de mes confrères. Je crois que je ne suis pas la seule. Après le choc de l’affaire Weinstein, je crois que nous sommes maintenant dans des temps de construction. Et les années à venir s’annoncent donc plus excitantes encore. C’est une vraie révolution qui s’est enclenchée dans le cinéma autant que dans la société.

Lucile

Cannes 2019, épisode 3 : nuits blanches

Il apparaît assez clairement que l’accessoire mode le plus hype sur la croisette ce week-end soit le ciré petit bateau. Et en réalité, je ne regrette pas d’avoir amené le mien. L’imperméable est un allié sûr en ces instants de météo capricieuse. Et il n’y a pas que les festivaliers qui prennent l’eau. Les installations du festival sont aussi mis à rude épreuve. Les marches rouges dont floc floc quand on passe dessus et les portiques de sécurité près du palais sont inondés. J’y sacrifie une paire de chaussure et probablement un peu de ma santé. Près des pharmacies, les files d’attente commencent à s’allonger.

Je ne sais pas ce qu’il m’a pris d’aller voir Liberté d’Albert Serra au lieu de suivre mes collègues qui ont préféré aller dîner. Mais ce qui est clair, c’est que je me suis retrouvée pendant 2h15 à regarder la réflexion agressive du cinéaste espagnol sur le chant du cygne des libertins à la fin du 18ème siècle, dans une forêt, la nuit. 2h15 de chape de plomb, de spectateurs tendus à s’engueuler entre eux pendant le film, de spectateurs épuisés ou outrés par la complaisance à filmer la violence et le sexe et qui ont préféré fuir. Car les fauteuils ont claqué, en effet. Le film a commencé devant une salle pleine et quand la lumière s’est rallumée, nous n’étions plus que 3 dans ma rangée. Heureusement pour moi, en réalité, parce que la promiscuité avec mes voisins commençait à me mettre vraiment mal à l’aise. Il est impossible de ne pas penser à Salo de Pasolini. Mais je dois confesser que le propos là est beaucoup plus nébuleux et me semble bien moins politique. C’est probablement cette gratuité ressentie qui en fait une oeuvre pénible et éprouvante.

Les siffleurs, présenté en compétition, m’a beaucoup plus enthousiasmée. Il a en fait suffi de quelques secondes du morceau The passenger d’Iggy Pop pour conquérir la salle. Ce polar entre Roumanie et Espagne brille par sa maîtrise, son humour, son aisance à introduire les personnages et à les faire interagir ensemble.

J’étais fatiguée. Il était presque minuit quand je suis sortie du palais des festivals avec la ferme intention de rentrer me coucher. Mais une femme m’a interpellée « vous voulez des invitations ? ». Mon compagnon était avec moi et nous n’avions pas réussi à aller voir un film ensemble… j’ai regardé les places, vu que nous pourrions entrer et nous asseoir ensemble et je me suis décidée. Une année encore, j’allais voir un film de Gaspar Noé à Cannes. Après Love en séance de minuit, après Climax présenté l’année dernière à la quinzaine des réalisateurs, Gaspar Noé s’est donc payé le luxe de montrer au public cannois Lux Aeterna, moyen métrage de 50 minutes en forme de réflexion épileptique sur le cinéma. Est-ce que le film a un quelconque intérêt ? Non. Mais je ne peux pas m’empêcher d’applaudir la performance en tant qu’oeuvre d’art contemporain. En effet, dans ses dernières minutes, le film quitte la forme narrative pour ne plus être qu’une succession de plans stroboscopiques. Aucun malaise n’a été à déplorer (heureusement). Et je dois confesser que j’ai été emportée par l’absurdité du moment, cette salle bondée envahie par l’image, la lumière, le son, comme dans une communion collective en forme de trip. Est-ce que c’est du cinéma ? Je ne sais pas. Mais c’est une expérience, c’est sûr.

Ce samedi était aussi présenté Que sea ley, documentaire de Juan Solanas sur le combat pour la légalisation de l’avortement en Argentine. Et ça a été une réelle émotion de voir ces femmes en vert, ces pancartes, et ces messages sur le tapis rouge. Cannes, en tant que festival de cinéma, est aussi un lieu de revendications, de prise de pouls du monde, de combats menés et à mener.

L’anecdote du jour, c’est celle d’une actrice allemande qui s’empale sur un portail après avoir oublié les clés de son appartement. Tous ceux qui ont connu les colocations à Cannes savent combien il est compliqué de bien gérer ces histoires de clés, de qui est à l’appartement et quand. J’ai le souvenir d’un ami qui avait un soir (plutôt au petit matin) été retrouvé en train dormir sur le paillasson. Heureusement, cette actrice n’a été que blessée à la jambe. Mais le cinéma connait d’autres histoires d’empalement sur portail et elles sont plus tragiques.

J’ai commencé une playlist des morceaux les plus importants entendus cette année. Quand je ne suis pas dans une salle, j’ai donc maintenant mon casque sur les oreilles et je m’enfuis dans les souvenirs de cinéma que j’accumule ici. Je suis dans le film, presque toute la journée. C’est un sentiment grisant.

Parce que cette année, c’est une sélection d’une rare vitalité, je décide d’aller découvrir Perdrix présenté à la Quinzaine des réalisateurs. Avec un casting français quatre étoiles, le film d’Erwan Le Duc explore le concept de liberté, de vie, d’amour au travers d’une rencontre. Entre la romance et la comédie de forme, le propos existentiel exulte. C’est intelligent, profond, beau et doux. Tout ça à la fois, sur fond de Tchiki Boom de Niagara.

Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma (compétition) me bouleverse. Je pleure longtemps après la bouleversante scène finale. Comment expliquer que c’est le cinéma que je veux voir depuis toujours, que c’est celui qu’on devrait représenter aujourd’hui un peu plus. Des comédiennes d’une rare intensité portent un récit qui va bien au delà de la romance et du drame. C’est un portrait de femmes d’hier et d’aujourd’hui. C’est la rage, la colère, la passion qui bout dans le cœur et l’âme des femmes. Je disais en début de festival que j’avais envie de vivre. Au sortir de la salle, je peux dire que je ne me suis jamais sentie aussi vivante. Je sens la flamme en moi. Et je promets de la nourrir afin qu’elle ne s’éteigne jamais.

La difficulté à Cannes consiste à enchaîner les films et les émotions. Je suis encore complètement sous le choc du Portrait de la jeune fille en feu quand je rejoins la salle Debussy pour Chambre 212 (photo) de Christophe Honoré. Le prolifique cinéaste, à l’aise autant en littérature qu’en théâtre ou au cinéma, a tourné cet hiver ce qui se voulait comme une respiration, une bluette avec ses amis et fidèles comédiens. Et pourtant. Et pourtant il y a une grâce folle dans ce film sur le couple, la fidélité, sur les sentiments qui vieillissent, sur les corps et les âmes aussi, qui prennent de l’âge. J’en suis sortie transportée. J’en suis sortie amoureuse. Je me suis sentie vivante encore une fois mais d’une manière différente que la précédente. Quelle journée de cinéma !

Lucile

Cannes 2019, épisode 2 : hors la vie

C’est une année à zombie. Il y a les zombies de Jim Jarmusch (compétition), ceux d’Atlantique (compétition), ceux de Zombi Child (quinzaine des réalisateurs), ceux de Little Joe (compétition). Il y a toujours un sujet ou une idée récurrente chaque année, au festival. On la retrouve aux quatre coins du monde. Elle apparaît au même moment, comme un reflet de l’air du temps, comme une contamination créative et spontanée. C’est un peu magique à voir, souvent. On s’étonne de ces tendances. On se dit que c’est aussi et surtout le reflet du travail de cinéastes qui vivent dans leur temps et sont touchés par une idée cohérente et en phase avec le monde.

Cette 72ème édition est donc celle du corps enveloppe, mort dedans et/ou dehors. C’est l’année d’une menace pharmaceutique, d’une possession propre mais néanmoins angoissante. Bizarrement, ces zombies ne sont pas particulièrement sales (même ceux de Jarmusch, évoluant pourtant dans un univers burlesque, évitent les effusions de sang). Le zombie, depuis toujours, c’est aussi et surtout un propos politique. C’est la fin du libre arbitre, c’est l’esclavage en Haïti, c’est l’humain vidé de sa substance par la société de consommation.

Dans Atlantique (photo) de Mati Diop, présenté en compétition, les jeunes femmes d’une ville côtière se retrouvent abandonnées par leur compagnons partis migrer, désespérés de leur situation sur place et dans l’espoir fou d’une vie meilleure. Il ne reste que les femmes donc. Et elles aussi sont portées par un instinct dévorant de vie. Le portrait de femmes est puissant mais il l’est d’autant plus que la chronique vire au fantastique. Et pour un premier film, Atlantique se révèle être un objet d’une rare maîtrise.

À Cannes, on est accaparé par les films, saoulé par le bruits permanent et la foule, comme dans une réalité alternative. On ne suit pas les informations qui ne parlent pas de cinéma. Plus rien n’existe en dehors d’un périmètre très restreint, la croisette au palais jusqu’à l’appartement où l’on pose ses valises pour la quinzaine. Je suis surprise ainsi de devoir gérer des problèmes de travail. Je suis déstabilisée surtout. Je ne sais plus trop quelle heure il est. Et ces histoires me paraissent obscènes. En réalité, elles ne le sont pas du tout. Mais comme un ours en hibernation, je grogne d’être dérangée dans mon délire cinéphile et mégalomaniaque. Je pense : « Comment osez-vous ? ». Et en fait, je me retrouve à pleurer en public sous la pression du monde dans lequel je vis et celui qui continue de vivre sans moi. Ces deux réalités parallèles m’écrasent. Je décide de m’enfermer dans une salle. C’est toujours une bonne solution.

Je me retrouve donc devant La femme de mon frère, premier film de Monia Chokri et présenté en ouverture d’Un certain regard. C’est vif mais en fait agressif. C’est dépressif et puis en fait vite détestable. Et je me dis en sortant qu’à 34 ans j’ai l’impression d’avoir toujours connu cette opposition entre les femmes qui ont tout (beauté, joie de vivre, chance, épanouissement) et les névrosées qui luttent (et dont je me targue de faire partie). Je voudrais autre chose que ce découpage manichéen du monde et de la société des femmes. Je pense qu’elle mérite mieux. Et je mérite mieux en fait qu’un début de mal à la tête à force d’entendre se crier dessus avec l’accent québécois.

Manger ? C’est pour les faibles, manger. Je me comporte comme une débutante et j’attaque le film de 22h sans avoir dîné au préalable. Je crois que j’ai bu de l’eau à un moment mais je ne me rappelle plus trop quand. J’attaque pourtant avec courage la file d’attente pour le dernier film de Ken Loach, Sorry We Missed You (compétition). Est-ce que j’ai pleuré devant ce drame autour de l’explosion de la famille d’un livreur et une assistante de vie soumis à des horaires de travail infernaux ? Oui, évidemment. Il faudrait un cœur de pierre pour ne pas se laisser cueillir par le récit glaçant de Ken Loach. Mais chez le cinéaste engagé, il n’y aussi plus d’espoir depuis longtemps. Et je n’arrive pas à savoir si la colère n’a pas été remplacée par de la résignation amère.

Le lendemain matin, c’est telle une zombie que je me rends à la projection de Zombi Child de Bertrand Bonello, présenté à la Quinzaine des Réalisateurs. Je dois bien cette cohérence à un cinéaste dont j’admire le travail depuis des années. Cette fois, Bertrand Bonello a décidé de raconter l’histoire folle de Clairvius Narcisse en parallèle d’une chronique adolescente mystérieuse. L’atmosphère est poétique, lourde, pleine de symboles. C’est un succès sans nul doute. C’est une oeuvre qui va me hanter longtemps par sa grâce et son magnifique regard féminin sur le monde.

Little Joe est l’un des rares long-métrages de femmes présenté en compétition. Et je dois avouer avoir été emportée par ce thriller clinique sur fond de phytogénétique. Jessica Hausner propose un film où l’angoissante atmosphère est compensé par la douceur et les pastels. Je dois confesser un petit coup de cœur et j’espère que le jury y sera aussi réceptif que moi.

C’est l’heure de l’apéro à la Terrasse des journalistes. J’écris ces lignes à la même table qu’un journaliste qui pioche dans un bol de chips tout en sirotant son expresso. Le lieu est conçu pour être agréable mais à cette heure ci c’est une ruche. Juste avant 20h, l’endroit a tout du bistrot du coin.Tous se retrouvent pour boire du rosé. Et le barman même semble s’étonner quand je décide de n’emporter avec moi qu’une canette de thé glacé. Mais la journée est loin d’être finie et j’ai bien l’intention de garder les idées claires le plus tard possible.

La remise des prix Nespresso Talents est un rendez-vous que je ne veux plus rater. Cette année, les cinéastes du monde entier étaient invités à envoyer leur très court métrage en format vertical sur le thème « We are what we eat ». Plus de 3000 films ont été envoyés. L’idée, c’est de proposer une réponse visuelle et narrative de problématiques contemporaines dans un format on ne peut plus contemporain. Le sujet, cette année, a été l’occasion de discuter de développement durable, de réchauffement climatique, de responsabilité citoyenne mais aussi de transmission, d’héritage et d’âme de la cuisine. Les films primés sont à découvrir sur le site de Nespresso.

J’ai ensuite été invitée au dernier moment à La grande battle des guides Michelin versus Le Fooding sur la plage Nespresso. À Cannes, Nespresso joue sur différents tableaux en prenant sa place au cinéma (en étant partenaire de la Semaine de la critique mais également en ayant sa propre compétition de court-métrages) mais aussi dans l’assiette. Lors de cette soirée, les invités sont amenés à goûter différentes préparations de grands chefs (mis en avant par le guide Michelin ou Le Fooding) et à voter pour ses préférées. Personnellement, j’ai eu un coup de cœur pour le tartare de bœuf sauce à l’anchois et fiore sardo de Moko Hirayama et Omar Koreitem et le cornet de sorbet banane-crème fraîche gruée de cacao et café de Robert Compagnon et Jessica Yang. J’ai aussi été ravie de constater que, en ce qui concerne les chefs mis en avant par Le Fooding, les femmes cheffes étaient présentes et bien présentes.

Hasard de la SNCF, le train de mon compagnon, venu à Cannes pour le week-end, a eu plus de 3h de retard. Et puisqu’il fallait l’attendre… autant l’attendre en bonne compagnie avec une coupe de champagne à la main (ou plusieurs). Je me suis donc rendue à la soirée 50/50, association qui milite pour une meilleure représentation des femmes dans les comités de sélection des films en compétition à Cannes. Et puis j’ai visité aussi la soirée en l’honneur de l’ACID, compétition parallèle très vive, pertinente et audacieuse.

Cannes c’est aussi avoir sans arrêt l’impression de déambuler dans American Horror Story ou un film de David Lynch. Ces derniers jours en marchant dans la rue j’ai donc croisé un chat sur l’épaule d’une femme en robe de soirée (blanc et roux, le chat), deux faucons, un clown sur des échasses, une manifestation ouvrière, Monia Chokri, John Voight qui se prêtait de bonne grâce au jeu des selfies sur la Croisette, Ludivine Sagnier et des flûtes à champagne à moitié pleines abandonnées sur le trottoir. C’est le cirque ici. Ces détails absurdes ajoutent à l’ambiance de réalité parallèle et à la sensation de déphasage complet. On ne les voit presque plus, ils font partie du paysage.

Cannes 2019, épisode 1 : night shop

C’est avec un malin plaisir que l’organisation du festival change chaque année un peu les règles d’accès aux projections des films pour la presse. Cannes commence donc toujours un peu sur une montée de stress : quelle couleur de badge m’a t-on accordé cette année ? Et surtout : Cela va t-il suffire pour voir les films ? Je me retrouve comme les années précédentes avec mon badge bleu. Mais autour de moi de nombreux collègues et amis ont été rétrogradés. C’est la première humiliation du festival et jamais on ne sait vraiment pourquoi. Dans le flou, on ne peut analyser que c’est parce qu’on est personne pour le festival. Et oui, en réalité. Ils et elles sont peu à avoir tous les privilèges. Et les très belles et très populaires personnalités du cinéma et des médias semblent ici aussi appartenir à un autre monde.

Nous, on est dans le monde où la couleur de badge compte. En réalité, cette couleur et la facilité ou pas à accéder aux projections c’est surtout des conditions de travail plus ou moins facilitées. Certains et certaines perdront beaucoup de temps à attendre pour ne pas voir les films. Et recommencerons pourtant encore et encore. Dans l’espoir que ça passe. Dans l’espoir de voir le film. 

Me voilà donc bleue avec mon badge avec une faute à mon prénom et une photo un peu flatteuse datant de quelques années en arrière. Je sais très bien qu’au bout d’une semaine, les vigiles du palais regarderont la photo longuement puis longuement également mon visage défait dans une sorte de commentaire désagréable de mon état de santé (et de beauté) général. Pardon donc par avance d’avoir l’air plus vieille et plus fatiguée. Plus tard complètement décalquée. Parfois, je l’avoue, un peu alcoolisée. Work hard, play hard comme on dit.

Et ce n’est pas comme si c’était un secret. Les soirées, si elles ne sont plus ce qu’elles étaient, existent encore à Cannes. Du rosé est servi sur la grande terrasse des journalistes et quiconque a déjà mis les pieds en deuxième partie de festival à une projection de 8h30 s’est probablement retrouvé à côté de quelqu’un empestant encore franchement l’alcool. Ça m’est arrivé plus d’une fois. Mais je respecte. La personne en question est une nuisance pour ses voisins et voisines de siège mais elle a quand même trouvé le courage de se déplacer en projection alors que le soleil se lève à peine au lieu de cuver dans le canapé où elle a élu domicile pendant 2 semaines. Quel engagement pour le cinéma !

C’est le même engagement qui pousse à repousser ses limites physiques pour enchaîner les projections, les interviews, la rédaction effrénée d’articles pendant 2 semaines. À ne tenir qu’avec un verre d’eau dans le ventre et un croissant acheté en 3 secondes (vive le sans contact) dans une boulangerie ouverte sur le chemin entre son appartement et la salle du réveil jusqu’à 15h. En même temps, la digestion ça fait dormir… alors autant ne pas trop manger. 

Le premier jour déjà, j’ai vu des journalistes ingurgiter des pommes et des gâteaux en quelques minutes devant le regard désapprobateur de la sécurité des salles. Des dizaines de bouteilles d’eau encore pleines jetées. C’est absurde. Et pourtant ça fait aussi partie du festival. Il faut vivre pendant la quinzaine avec le sentiment d’être personne et celui de devoir survivre. Survivre pour vivre. 

Et ce qu’il y a à vivre n’a pas de prix. Applaudir avec ses camarades le lancement du festival dans la salle Debussy, avec ceux et celles qui n’ont pas accès à la grande salle de Gala et ses paillettes. Avoir tous les ans cette même émotion en entendant la musique de la vidéo de la Quinzaine des Réalisateurs. Savoir combien nous sommes des privilégiés de voir ces films, de les découvrir avant le monde entier, parfois même avant l’équipe. Rire ensemble. Pleurer ensemble. Applaudir quand on en ressent l’envie. Parce que c’est la passion qui s’exprime. Une passion partagée par tous ici.

Si le festival s’est ouvert sur la séance de The Dead don’t die de Jim Jarmusch et que le résultat est largement en dessous des espérances (tout ça pour une maintenant convenue critique de la société de consommation), la pizza (Pizza Cresci pour ceux qui se demandent) qui a suivi a, elle, tout à fait rempli son contrat. Ensemble, on a parlé de cinéma mais c’est surtout le monde qu’on a refait. Et ces débats enflammés font presque partie du festival. Les films, on ne les oublie pas quelques secondes à peine après les avoir vus. Il faut les analyser, les comprendre, en dégager des points forts et des points faibles et aussi toujours assumer sa position et son sentiment. 

Le lendemain matin, j’avais choisi de me lever à l’aube pour découvrir le nouveau film de Quentin Dupieux, Le Daim, avec Jean Dujardin. Le film est un délice d’absurde comme Quentin Dupieux sait le faire mais sa petite musique est paresseuse. En tout cas, elle me ravit moins que pour le burlesque Au poste. Jean Dujardin et Adèle Haenel, y sont, pourtant magistraux. 

Bull, présenté en Un Certain Regard est un premier film puissant. Sa réalisatrice, Annie Silverstein dresse avec rigueur et bienveillance le portrait d’une femme en devenir dans un milieu hostile, au coeur du Texas pauvre, entre drogue, mère emprisonnée, et rodéos. 

Je décide de faire la queue longtemps pour m’assurer une place pour Les Misérables (photo) de Ladj Ly, présenté en compétition, dont j’attends énormément. En 2017, le court métrage du même titre était en lice pour le prix du meilleur court métrage aux César, il était reparti bredouille malgré 15 minutes de pur choc. Depuis quelques heures, la Croisette s’enthousiasme par avance. Elle frétille d’impatience. J’entends à tous les coins de couloirs combien c’est difficile de décrocher une interview avec le réalisateur chouchou issu du collectif Kourtrajmé. Dans la salle, c’est en effet une claque. Ladj Ly joue des rythmes et emporte le spectateur dans une plongée asphyxiante dans les tours de Montfermeil à faire rougir Jacques Audiard et son Dheepan cliché. C’est un film du dedans et du dehors, un film d’urgence et un film d’espoir. La violence de sa jeunesse n’est là que pour nous rappeler combien elle est vivante et combien elle est outrée par l’injustice. 

Après, il faut redescendre. Il faut sortir sur la croisette courir pour une invitation à une soirée, il faut aller faire la queue dans un fast-food entre starlettes et vigiles qui croquent dans un cheeseburger. Et puis, on revient au palais. Toujours, il faut en sortir et s’éloigner avant de replonger dans la bataille. C’est là qu’on respire à nouveau. On contourne le palais en passant par des chemins à l’abri des regards. Entrée des artistes. Ascenseur, 6 étage et on se retrouve au Monton-Cadet Wine Bar à siroter un rosé délicieux en regardant le soleil se coucher lentement sur la mer. C’est un moment absurde comment on en vit souvent à Cannes. Dans ce lieu où les privilégiés côtoient les piques assiettes, je ne me sens pas à ma place avec mon sac lourd de tout le matériel pour faire mon travail, mes chaussures confortables, mon imper rose parce que le matin il a plu. Mais je suis là. Je profite de ce luxe fou. Je me sens au dessus du monde. La tête encore pleine de films. 

La nuit tombe et il est temps de voir Bacurau, présenté en compétition. Une chronique villageoise dans un bourg perdu du Brésil et puis un tournant inattendu, pas très réussi, qui vient casser la grâce. J’en ressors déçue parce que j’ai un goût de gâté dans la bouche. Un goût de possible, d’espoir et celui d’un auto-sabotage. Je ne sais vraiment ce que j’ai vu. Mais si ce n’était pas réellement déplaisant, ce n’est pas réussi. 

Il est tard, il fait froid, la journée a été longue. Je suis alourdie par la déception et je veux rentrer me coucher. Mais un message arrive : « j’ai 4 places pour la soirée d’ouverture de la Quinzaine des Réalisateurs ». Nous sommes 5 mais on y va quand même. Sur place, sans surprise, refus du vigile de nous faire entrer. J’envisage de suivre mon plan initial et de retrouver le canapé non convertible qui me sert de lit pendant la quinzaine. Mais je me retourne et une femme me tend une invitation. Mince, ça ne se refuse pas, non ? On dit « on boit une coupe et on rentre ». Il n’y a plus de champagne à cette heure tardive donc la coupe se transforme en vodka puis en pintes de bières. Je rentre à 2 heures du matin, après avoir dansé, après avoir chanté, après avoir eu du sable dans mes chaussures et avoir grignoté des macarons. J’ai posé avec le blouson en daim du film de Quentin Dupieux, star de la soirée. Je ne regrette pas. Ici, il ne faut jamais regretter. Juste vivre comme si demain n’existait pas.

Lucile

Cannes 2019, épisode 0 : 72 trombones avant la grande parade

Ce mercredi 14 mai, Charlotte Gainsbourg et Javier Bardem déclaraient ouverte la 72ème édition du festival de Cannes. Thierry Frémaux annonçait le mois précédent que la sélection allait être « romantique et politique », on l’attend au tournant. Mais en coulisse, c’est bien une petite révolution qui a bousculé cette institution cinématographique mondiale. En effet, il semble que la direction du festival a entendu les critiques répétées année après année par les féministes. Le festival s’enorgueillit maintenant d’une presque parité au sein de ses rangs et 13 noms de réalisatrices figurent dans la sélection officielle, c’est à dire en Compétition mais également en Un Certain Regard, Hors Compétitions et Séances Spéciales. On note tout de même que seulement 4 réalisatrices concourront pour la prestigieuse palme d’or en compétition : Mati Diop, Céline Sciamma, Justine Trier et Jessica Hausner.

Et dehors, il pleut. Thierry Frémaux et la ville de Cannes ne semblent pas avoir trouvé le moyen de contrôler la météo. Pour le plus grand déplaisir des festivaliers et festivalières, des badauds, des tapis rouges (imbibés) et des bâtiments même du palais des festivals qui semblent avoir déjà souffert de fuites. Les files d’attente se concentrent déjà pour voir des films. Elles s’allongeront bientôt devant les pharmacie pour soigner les nez qui coulent et les maux de tête.

En réalité, je nourris beaucoup d’espoirs dans cette soixante-douzième édition. De l’avis général, la compétition offre une sélection aussi riche qu’éclectique, plus alléchante encore que les années précédentes. Je crois aussi à un vent de révolte, à de nouveaux regards qui émergent après les différents bouleversements que le monde du cinéma a connu après l’affaire Weinstein. Cette année s’annonce furieuse, enragée, bouillonnante de force de vie et de survie. Je veux me sentir vivante. Je crois bien que le festival accompagnera encore à merveille cette urgence.

Lucile

Un soir au lac

Après deux étés passés dans les grands espaces américains, nous avons pris cette année le chemin de cette maison du sud-ouest de la France qui est presque devenue une maison de famille. Un départ à l’aube et 7 heures de route plus tard, il nous a suffi de passer le portail pour retrouver nos habitudes.

Les serviettes de plage et les sandales que nous avions abandonnées la dernière fois étaient toujours là. La clé de la piscine était suspendue dans la grange, près du petit congélateur qui ne contient que des glaces. Les grands pins du jardin et cette chambre dans laquelle il fait toujours trop chaud nous ont signifié que les vacances avaient commencé. Enfin.

Après une matinée de marche dans les bois, une sieste et un après-midi de piscine à n’en plus finir, nous avons pris le chemin du marché nocturne avant même la tombée de la nuit. Les commerçants mettaient en place leurs étals, ni les crêpes ni les glaces n’étaient encore prêtes. Théodore a dansé avec entrain sur une chanson des années 80. Le genre de chanson que l’on a tous vaguement honte de connaître par cœur mais que l’on est toujours, au fond, un peu heureux d’entendre.

Un monsieur tout droit sorti d’un film de Tim Burton s’est planté devant nous avec à la main la plus grosse barbe à papa du monde. Il nous a dit qu’il offrait toujours sa première création de la soirée et l’a tendu à Théodore : « Aujourd’hui, elle est pour toi. » Pas le moins du monde décontenancé par cette immense soucoupe volante de sucre bleu derrière laquelle la moitié de son corps était pourtant en train de disparaître, il a dit merci dans un sourire déjà collant et cotonneux.

J’ai regardé le ciel rose au dessus du lac tout proche. Nous savions bien comment tout cela allait se terminer mais nous n’avons pas interdit à Théodore de se tremper les pieds. Il a avancé lentement vers le soleil couchant en tenant son short. Rapidement, il n’y a plus rien eu à préserver alors nous l’avons débarrassé de ses vêtements trempés. Il s’est assis dans l’eau, ne laissant dépasser que sa tête. Puis il a sauté, couru, plongé. Nous l’avons attendu assis sur le sable encore chargé de la chaleur de la journée.

A sa gauche des adolescents chahutaient à califourchon sur un canoë, à droite un père montrait à son fils comment nager avec des palmes. Je n’avais ni montre ni téléphone, il aurait pu être 19H comme 22, vendredi ou dimanche.

Lorsqu’il est sorti de l’eau  nous l’avons frictionné avec un t-shirt avant de l’installer encore ruisselant dans la voiture. Arrivés à la maison je l’ai porté jusqu’à la salle de bain, le sable lui collait aux pieds. Son horaire de coucher habituel était dépassé depuis longtemps mais il avait envie de parler, encore et encore. De son copain Léon qui vit désormais en Inde, du chat aimé enterré dans le jardin, d’une échelle si grande qu’elle permettrait de toucher le ciel. Tu crois que c’est possible, maman ?

Il s’est endormi en quelques minutes dans ce lit beaucoup trop grand pour lui, le visage rayonnant de tous les interdits bravés pendant la soirée. C’était le premier soir des vacances, ou peut-être le deuxième.

Esther

La danse

Il y a tellement de monde dans le couloir que nous devons attendre quelques minutes à l’extérieur. Parents, grands-parents, frères ou sœurs, nous sommes tous sagement alignés pendant que les danseurs se préparent. J’ai discrètement interrogé Théodore au sujet du spectacle ces derniers jours mais il est resté évasif, presque désintéressé.

Le petit groupe s’agite et nous avançons lentement jusqu’à la salle. J’aperçois des petites-filles derrière une porte entrouverte. Elles rient et sautillent, faisant s’agiter les plumes roses et bleues qui colorent leurs chevelures. J’aime l’odeur de ces lieux, un mélange de bois et de poussière, de vieille peinture et de papiers jaunis sur les murs. Elle me rappelle qu’il y a très longtemps, j’ai moi aussi été une petite fille impatiente et inquiète à quelques minutes de son premier spectacle. Nous sommes parmi les derniers à entrer dans le studio et nous asseyons par terre. Les grands-parents de Théodore sont déjà là. C’était hier que j’étais un chat sur scène, maquillée comme une créature de Cocteau par une mère magicienne.

Quinze minutes passent. Lorsque la porte s’ouvre, le public espère que le spectacle commence enfin. Mais il ne s’agit que de parents retardataires sur la pointe des pieds.

Puis le silence se fait et la musique commence. Le premier groupe, de toutes petites filles de 4 ou 5 ans à peine, entre joyeusement dans la salle. Petites indiennes de Peter Pan, elles avancent d’un pas décidé dans leurs robes légères. Je ne les connais pas et pourtant je suis émue. Je les regarde en souriant, touchée par leur grâce enfantine et la délicatesse de leurs erreurs. Cela ne dure que 2 ou 3 minutes : de sauts, d’arabesques, de petits pas, puis elles saluent en ordre dispersé. Leur professeur les fait asseoir à l’extrémité de la salle, sous les barres de ballet en bois.

Les premières mesures de « L’air du vent », extrait de la bande-originale de Pocahontas, retentissent alors dans la salle. J’aime cette chanson, je sais que mon fils aussi. Deux petites filles en tutu entrent en tirant un long tissu bleu qui figure un torrent. A son extrémité, Théodore et l’autre garçon du groupe font onduler en rythme l’eau imaginaire. Mon émotion me prend par surprise, comme me surprend l’étonnante perfection de cette danse. Les notes de ce chant d’amour, ode à la nature et à la liberté, nous emporte tous.

Lorsque Théodore se trompe, il s’élance en courant pour reprendre sa place à petit pas rapides. Nos regards se croisent et je vois qu’il doute. J’entends ses questions silencieuses, sa peur de nous décevoir. Nous sommes pourtant si fiers de lui. Petit danseur au milieu d’une nuée de danseuses.

Une petite fille gracieuse le prend par la main et ils dansent ensemble. Elle a les cheveux relevés mais une mèche lui tombe dans les yeux. Cela ne dure que le temps de quelques mesures mais ces deux-là sont parfaitement coordonnés. Ils lèvent un pied, puis l’autre, tournent et virevoltent sans se quitter des yeux. Je ne vois qu’eux. La musique décline et les applaudissements s’élèvent. Le spectacle de danse se termine au milieu du chahut et des rires. Nous nous faufilons jusqu’au vestiaire où règne une atmosphère de fête. Théodore se change puis sort du studio à toute allure. Il court, comme toujours.

Alors que nous marchons jusqu’à la maison, il nous interroge : « Elle était belle ma danse ? ». Oh mon Théodore… Ta danse était belle comme tes 5 ans et demi, belle comme la rondeur de tes joues.

Esther