C’était un 11 septembre

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J’avais passé mon bac trois mois plus tôt et j’attendais d’entrer à l’université. J’ai vécu cet été là comme le dernier de « la vie d’avant ». Celui d’avant la fac, l’histoire de l’art, la vie d’adulte. Mon job d’été terminé j’attendais que les jours passent. C’était un mardi et je n’ai rien oublié. J’ai vu les programmes s’interrompre et me rappelle très bien qu’avant les mots des journalistes ce sont des images qui ont surgi. Vous regardez la télévision et tout à coup, on vous montre ça et on ne vous l’explique pas. Ça ne dure pas longtemps, quelques secondes à peine. Mais ce laps de temps est suffisant pour échafauder, imaginer, plisser les yeux en essayant de comprendre l’incompréhensible.

J’ai reconnu New York où je n’étais pourtant jamais allée mais dont je rêvais tant. Tout le monde a reconnu New York parce que tout le monde a vu les films de Woody Allen, des séries policières, King Kong ou cette célèbre photo des années 30 où on voit des ouvriers en pause déjeuner assis sur une poutre en haut d’un building. Toutes les chaînes passaient les mêmes images, en boucle. Pendant un long moment personne n’avait rien à dire alors les journalistes décrivaient ce qu’ils voyaient, on interrogeait les premiers témoins, on multipliait les angles de vue. Une tour puis la seconde, puis l’effondrement et les autres attentats. C’était une escalade inimaginable. J’ai, comme beaucoup d’autres gens cette journée là et celles qui ont suivi, passé des heures à regarder la télévision. A l’affût de la moindre nouvelle, dans un état de sidération teintée de fascination. J’étais profondément triste pour ceux qui avaient perdu la vie et tous ceux qui les attendaient en dépit de l’évidence.

J’avais passé cet été 2001 à rêver de mon cadeau. Le bac en poche ma mère m’offrait New York. Depuis des années je ne parlais que de ça, je ne rêvais que de ça. Je fantasmais une ville lumineuse, gigantesque, palpitant d’un souffle et d’un enthousiasme dont on rêve à 17 ans et alors qu’on a la vie devant soi. Les livres de Paul Auster s’entassaient sur ma table de chevet, j’aimais leur noirceur et leur étrangeté. New York était pour moi une ville de roman, une cité de verre sur laquelle j’avais projeté des attentes démesurées.

Je suis allée à New York toute seule. J’ai pris un bus de nuit le 29 décembre 2001 en partant de Montréal pour aller voir si la réalité était à la hauteur du rêve. La manière dont on arrive dans un lieu aimé, même sans le connaître, compte tant. Je me souviens de cette arrivée en car alors que l’aube se levait à peine sur la ville. Tout le monde dormait et alors que j’essaie de me souvenir quels étaient mes compagnons de route j’en suis incapable. Je ne me rappelle que d’une masse informe de visages assoupis dans la clarté d’un petit matin d’hiver. Près de la vitre, émue, je ne voulais rien manquer, pas une seconde, pas une image. Il y a eu par la suite d’autres voyages à New York, en train, en avion, mais je n’ai jamais plus ressenti ce vertige. Celui de la première fois, de la première impression alors que toutes les pièces d’un puzzle imaginé depuis longtemps se mettent en place avec une telle perfection. La ligne d’horizon, le ciel bleu, ce sentiment si fort que tout cela, on ne l’oubliera pas. J’ai aimé ne partager cet instant avec personne. Ce que j’en garde est un secret. Il y a eu des musées, des kilomètres à pied, des rencontres et beaucoup de photos. Moi qui avais de si grandes espérances je n’ai été ni déçue ni surprise, tout était exactement comme je l’avais imaginé.

Trois mois après le 11 septembre les ruines étaient encore fumantes et il faisait un froid glacial. Les gens se souvenaient de cette journée si ensoleillée puis de la poussière qui recouvre tout. Ils parlaient des gens disparus mais aussi de leur ville comme d’une victime à part entière qui avait souffert mais avait tenu bon. Je n’aurai, pour toujours, connu que le New York d’après.

C’était le nouvel an et il fallait faire la fête en dépit de la peur, de la peine, de la colère. Alors que minuit approchait je suis donc allée à Time Square avec deux garçons que j’avais rencontrés dans la file d’attente d’un musée. Il y a eu le décompte et les effusions de joie. On s’embrasse, on se souhaite une bonne année, on serre dans ses bras des inconnus. Je sais que tout le monde y pense, que c’est inévitable. Et pourtant il y a de l’allégresse et de la magie à se sentir si vivant dans cette ville si vivante. Encore debout malgré tout.

7 réflexions sur “C’était un 11 septembre

  1. Clarisse dit :

    Wow que de souvenirs, c’est fou comme le temps passe. Je me souviens que quand la deuxième tour est tombé ont étaient au téléphone ensemble et Sébastien joueait à mes côtés il avait l’âge de ton beau Théodore. Ton texte est superbe comme toujours :)

  2. Julie Roses dit :

    C’est un réel plaisir de découvrir ton écrit. Au creux de ma tête, New-York me rappelle toujours et me rappellera toujours ce jour. Petite, j’étais terrorisée, adulte à présent, je le suis encore…

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