Ministre de l’inculture

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C’est la nouvelle dont s’est délecté internet lundi matin. Fleur Pellerin interrogée par Maïtena Biraben dans « le Supplément » de Canal + admettant dans un sourire embarrassé qu’elle ne pouvait pas citer un livre de Patrick Modiano, récent prix Nobel de littérature. Notre ministre de la Culture est même allée plus loin en reconnaissant qu’elle n’avait pas lu un livre depuis deux ans. Elle a lu des notes, des textes de loi, des dépêches AFP. Mais elle n’a pas lu de LIVRE. Certains observateurs ont hurlé au scandale, Twitter a raillé avec force sarcasme cette douloureuse confession et les gens, vous, moi ont observé ça avec indifférence ou consternation.

Que l’on soutienne ou pas le gouvernement auquel Fleur Pellerin appartient ne change rien à l’affaire. Ce qui est gênant, c’est l’apparente décontraction avec laquelle elle a admis qu’elle ne connaissait pas l’œuvre de Patrick Modiano. C’est gênant parce que tout dans son comportement disait que de ne pas lire n’était pas grave. Les téléspectateurs, les internautes qui ont regardé ces images ont vu leur ministre de la Culture rire et se dire victime d’un piège. Le piège aurait éventuellement été de lui demander quel était le dernier écrivain français à avoir obtenu le prix Nobel ou combien l’avaient obtenu. Là il s’agissait simplement de citer l’ouvrage d’un homme avec qui elle avait « bien rigolé » lors d’un déjeuner. Ils ont ri. De quoi ? On l’ignore. À l’évidence pas des livres de Modiano. Peut-être du dernier film qu’ils avaient vu au cinéma. Car Fleur Pellerin va au cinéma. Elle a au moins vu Man of Steel de Zack Snyder puisque j’étais assise juste derrière elle lors d’une projection.

Fleur Pellerin a mené de brillantes études et occupé des postes importants, c’est une jeune femme intelligente. Mais n’y-a-t-il pas un malaise à accepter de devenir ministre de la Culture alors qu’on sait qu’on ne lit pas ? A-t-elle pensé un seul instant que son aveu pouvait être problématique ? Elle n’a pas voulu faire semblant et était à l’évidence fière de sa franchise. Une qualité qui a fait défaut à d’autres avant elle. Mais il n’est question ici ni d’impôts ni de compte en Suisse. Il s’agit de quelque chose qui ne se quantifie pas, qui ne se rationalise pas : la littérature. Fleur Pellerin l’ignorait-elle vraiment en prenant ses fonctions ? Ignorait-elle que l’essence même de la culture et de la création ne se résumera jamais en un mémo ou une dépêche AFP ? Et surtout, n’atteignons-nous pas ici les limites de ce système qui prétend que l’on peut être ministre des finances ou des PME comme on est ministre de la Culture ? Hommes et femmes politiques interchangeables, déplacés ici ou là au gré des remaniements, ils administrent, gèrent, réforment. Mais ils en oublient que le ministère de la Culture est à part, qu’il fut un temps où la fameuse exception culturelle française était un modèle et notre socle.

Il aurait pourtant été facile de sauver les apparences. Avant ce fameux déjeuner où elle a tant ri, Fleur Pellerin aurait pu googliser Patrick Modiano pour voir de quoi il retournait. Elle aurait pu demander à un membre de son cabinet de le faire pour elle. Pour sauver les apparences il aurait suffi d’un titre de roman et de quelques banalités. Cela aurait évité que notre ministre de la Culture dise, par son indifférence et son aplomb, que de n’avoir lu aucun livre en deux ans n’était pas grave. Nous vivons donc dans un monde, bien triste, dans lequel les ministres de la Culture admettent à la télévision, en souriant, qu’ils ne lisent pas. Fleur Pellerin était embarrassée non pas de sa confession mais d’être prise en défaut. Acculée, elle a choisi l’honnêteté plutôt que le mensonge. C’est finalement dommage pour elle et pour tous ceux pour qui ce ministère signifie encore quelque chose.

Les gouvernements successifs s’acharnent à placer rue de Valois des individus qui n’ont, a priori, aucune compétence en la matière. Qu’est-ce qu’un ministre de la Culture ? Que sommes-nous en droit d’attendre de lui ? Mener une véritable politique culturelle, être sensible à la problématique des musées et du patrimoine, être un lecteur et un cinéphile. Ne pas tout connaître mais être curieux de tout, du théâtre comme du cirque, du premier roman d’un jeune auteur comme d’une sculpture contemporaine. Cette curiosité qui aurait dû pousser Fleur Pellerin à ouvrir un livre de Patrick Modiano avant de célébrer avec lui son prix Nobel. Que reste-t-il de ce grand ministère des Affaires culturelles dont on avait confié la création à l’écrivain André Malraux en 1959 ? Depuis Jack Lang, à l’évidence bien peu de choses. Même plus l’utopie d’un monde où la culture aurait sa place.

6 réflexions sur “Ministre de l’inculture

  1. Corinne (Couleur Café) dit :

    Ce n’est pas faux ! A sa place, je me serais préparé en décortiquant les actus les plus récentes. Ce n’est pas tant qu’elle n’ait pas lu les livres de Patrick Modiano, car on sait qu’elle doit être très occupée, c’est le fait qu’elle n’ait pas pris la peine de s’en informer.

  2. Sheily dit :

    Merci pour ton billet (je n’avais pas suivi cet épisode). Grande lectrice, je n’ai pourtant jamais lu Patrick Modiano. Son récent prix Nobel de littérature ne me poussera pas particulièrement à le lire, car je n’ai jamais sélectionné mes auteurs en fonction de leur prix. En revanche, si j’étais Ministre de La Culture, j’aurais bien évidemment lu cet ouvrage. Au même titre que les textes de loi et les dépêches AFP, il aurait du trouver sa place dans son emploi du temps. J trouve qu’il s’agit-là d’une faute professionnelle…

    • Esther dit :

      Oui tu as tout à fait raison. Je partage ton sentiment…
      J’ai acheté un livre de Modiano après son prix Nobel parce que je me suis dit qu’il fallait que je comble une lacune. Même si un prix ne m’y pousse habituellement pas.

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