Ils ont tué l’Amour…

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Nous étions sur scène quand les premiers messages ont commencé à affluer sur nos téléphones. Nous avions représentations vendredi et samedi soir pour notre spectacle d’effeuillage du mois avec des guest stars. Ça devait être une grande fête, un bon moment entre amis à rire, s’amuser, manger du fromage et du saucisson en buvant du pinard, des paillettes plein les cheveux. Des amis du Sud étaient invités pour le week end. Lui avait des connaissances parmi les victimes. Il a été le premier à nous dire que nous devions continuer, que nous devions monter sur scène, ne pas céder à la terreur et faire un gros fuck aux terroristes. On l’a fait, on ne sait pas trop comment, mais on l’a fait. Les gens nous ont remerciés de leur avoir changé les idées. Nous avons gagné. Du moins cette bataille là.

Mais tout comme Lucile, je n’ai pas pleuré. Tout est resté coincé dans ma gorge. Mes cris d’effroi, ma peur, ma rage, mes larmes… Je n’ai pas réussi à pleurer. Trop choquée, trop abasourdie par l’irréalité des événements qui défilaient sous mes yeux hagards, digne d’un mauvais film catastrophe. Je ne sais pas pourquoi je n’y arrive pas.  Moi l’hypersensible qui chouine pour un rien, devant un téléfilm à la con de M6, qui chouine à la moindre occasion, pour les mariages comme pour les naissances, qui pleure en entretien d’embauche… Je n’y suis pas arrivée, comme si j’étais anesthésiée. Assommée par la douleur, la peur, l’énormité, la gravité…

Je n’ai pas allumé la télé, j’ai pris des nouvelles de mes amis par téléphone, SMS, internet. Mais pas de télé. Je ne voulais pas réitérer l’erreur de janvier. Les médias sont une trop grande source d’angoisse. Est-ce cette prise de distance qui a atténué ma douleur au point de ne pas pouvoir pleurer ou est-ce l’état de choc qui me bloque ? Est-ce parce que vendredi et samedi soir, j’ai bu plus que de raison, à grand coup de Pic Saint Loup, pour oublier la douleur et m’engouffrer dans un sommeil factice ? Je n’ai pas de réponse…

Si en fait j’ai pleuré. J’ai pleuré pendant le cours d’effeuillage que je donnais samedi après-midi pour un enterrement de vie de jeune fille. La mariée n’osait ôter sa jupe, trop complexée par son ventre criblé de vergetures suite à sa grossesse. Sa détresse m’a ému, on était loin des horreurs du Bataclan, loin de la rue de Charonne, du Petit Cambodge, de la Belle Equipe. C’était totalement futile et dénué de sens, c’était si bête. Mais c’était si humain. Je l’ai prise dans mes bras, je l’ai rassuré, je lui dis qu’elle était belle, qu’elle était aimée et que son corps était beau. Et mes larmes ont roulé sur mes joues, devant ce groupe de nénettes. Je n’ai pas réussi à contenir mon trop plein d’émotions devant des inconnus alors que je n’ai pas versé une larme avec mes proches. J’ai fini le cours, elles sont parties, j’ai fait un malaise. Je me suis sentie si stupide de me mettre dans cet état et pourtant si humaine, si vivante.

Dimanche après-midi, une fois les amis repartis chez eux, j’ai pris quelques heures pour lire des analyses, quelques articles sur le web, comprendre la tragédie. J’étais toujours sidérée par la violence vécue ces dernières 48h. J’ai tout fermé et j’ai pris les enfants sur le canapé, une grande couette, des Monster Munch et on a regardé Indiana Jones  tous les quatre blottis les uns contre les autres. Je me suis rendue compte que pendant tout le film, je serrais les poings si forts que j’avais les marques des ongles incrustés dans les paumes de mes mains. Je n’avais plus de palliatifs pour surmonter ma peine, plus d’alcool, pas d’anxiolytiques. Et je pensais au chagrin des proches des victimes, aux survivants et à leur traumatisme, à mes potes de Paris qui vont vivre la peur au ventre, mon mec tant affecté au delà de ma capacité à le consoler et le réconforter, mes filles insouciantes et épargnées… mais pour combien de temps ?

Je n’ai pas dormi cette nuit. Quand je fermais les yeux, je voyais la photo de ce couple, Mathias et Marie. Cette image du bonheur : leurs yeux pétillants, lui, sa casquette vissé sur la tête, son smile plein de vie ; elle, cheveux blonds au vent, son baiser espiègle sur sa joue… Cette image m’obsède. Parce qu’elle représente ce pour quoi je vis : l’Amour. Cette photo, c’était la vie, l’amour, la joie, la bonne humeur, l’insouciance. C’était ce que j’étais plus jeune, ce que je suis aujourd’hui, ce que j’espère être toute ma vie : le bonheur d’être amoureuse et la douceur d’aimer et d’être aimée…

Ils sont tué l’amour, ils ont détruit le bonheur, ils ont brisé quelque chose d’irréparable.
Ils nous ont ont touché en plein coeur, ils ont distillé la peur, elle s’immisce aujourd’hui dans nos ventres.

C’est insupportable.

Une réflexion sur “Ils ont tué l’Amour…

  1. Nathalie dit :

    La première chose quand j’ai su a été d’appeler mon enfant pour voir si tout était ok : égoïste et humain. La rage, la colère et surtout la peine sont venues après quand mon autre enfant de 18 ans a découvert les faits. Comment dire certaines choses, comment savoir leur donner une explication ! Je ne sais pas alors j’ai écouté l’avenir me parler et j’ai souri.

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