La fin du monde avant le lever du jour

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En janvier, je n’avais pas pu détacher mes yeux des écrans de la première à dernière minute. Zombifiée par l’horreur et finalement sauvée par l’élan de solidarité qui en avait découlé. Nous étions là, ceux qui restent, et nous allions nous faire entendre. Nous avons marché, ensemble, sous la pluie. Une foule compacte et indestructible.

Vendredi soir, nous profitions de notre première soirée seuls depuis la naissance d’Alba. Ma mère, qui avait passé la semaine avec nous, venait de partir, et Thomas se réjouissait de rattraper les épisodes de séries que nous avions en retard. Nous avons lancé un épisode de Fargo… que nous n’avons pas regardé. Ça a commencé par quelques tweets. Une fusillade dans un restaurant que nous avons fréquenté, dans ce que je considère être mon quartier, ma maison. On parlait sur Twitter à ce moment-là d’un règlement de comptes. Et puis ça a été l’escalade. Les heures qui ont suivi, nous les avons à nouveau passées sur nos écrans, l’un à coté de l’autre, sans se toucher et sans se parler. J’ai tremblé, il a pleuré. Le mot carnage est revenu plusieurs fois et quand j’ai décidé de tout couper on comptait les morts à Paris, dans le silence.

Cette fois, ce n’était pas pareil. Ce n’était pas une idée qu’on attaquait mais une génération et, à titre personnel, les lieux où je me sens chez moi, les amis que je considère comme ma famille. Vendredi, nous avons envoyé fébrilement des messages. Ils étaient tous là, fêtards de passage et habitants de la première heure. Nous avons eu la chance de ne déplorer aucune perte directe. Ce qui ne veut pas dire que je ne déplore pas les dizaines de visages qui ne sourirons plus. Ça aurait pu être nous, ça aurait pu être nos potes, ce sont les enfants, les frères et soeurs et les amis d’autres. Et je pense à eux.

Bizarrement, chez moi, le choc est cette fois plus sourd. C’est une boule dans l’estomac et la gorge mais qui ne s’exprime pas. Mes larmes ne coulent plus. Je suis juste abattue et je m’enfonce dans le silence. Twitter m’est devenu insupportable, la télévision reste éteinte. Doucement, je fais le deuil du monde d’avant. Avant la possibilité du carnage. J’y croyais encore, allez savoir pourquoi. Ou peut-être que je pensais qu’on était tous protégés de ne pas être des symboles, sans me douter que, pour certains, aller s’éclater en concert ou boire des coups en terrasse est déjà une provocation.

Ce week-end, j’ai été chez moi, protégée, la tête bien enfouie dans le cou de ma fille toute neuve (qui sent le gâteau au yaourt qui sort du four). Mais mon coeur était à Paris. Dans le quartier où j’ai vécu des années, avec mes amis. J’aurais voulu les rejoindre, les étreindre pour étancher notre peine et nos angoisses, voir de mes yeux que les lieux existent encore, qu’ils n’ont pas été rayé de la carte, et que la vie, même de façon imperceptible y subsiste encore.

La vie, chez nous, elle bat dans le coeur des enfants. Ils grandiront dans ce monde avec moins de difficulté que nous avons à l’accepter. Ils n’ont pas peur. Je vais une nouvelle fois leur emprunter le courage et la force. C’est peut-être la fin du monde tel que nous l’avons connu… mais nous allons vivre.

(et j’ai bien l’intention de vivre si fort que le bruit assourdissant fera exploser la tête de ceux qui ne le supportent pas).

4 réflexions sur “La fin du monde avant le lever du jour

  1. Amandine dit :

    C’est si terrifiant, si terrible de vivre avec un tel acte. Je n’arrive même pas à exprimer ce que je ressens, là, au plus profond de mon coeur. Il faut vivre maintenant et plus que jamais…

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