Cannes, jour 1 : rester verticale

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Chaque année, le voyage se passe de la même façon. À la maison, il y a l’excitation et il y a l’angoisse, la certitude vissée au corps d’oublier quelque chose d’essentiel. Dans le train, cette pression retombe pour laisser place à une torpeur assommante. La dernière demi-heure de ce voyage est celle de la prise de conscience : la mer dans la fenêtre et les paysages qui ont un air de déjà vu. Deux escaliers dans la gare et arrive le moment le plus important : celui du premier pas dans la ville. Parfois, la chaleur prend à la gorge. Parfois c’est la cohue en smoking, accréditations au cou qui joue les comités d’accueil. Cette année, le ciel est gris et la foule semble absente. Les rues paraissent vides et cette absence renforce le sentiment d’une forte présence des forces de l’ordre.

C’est le Cannes d’après. Celui post-attentats. Et, beaucoup moins grave, Post ère Canal +. Le Cannes qui confirme après des années de commentaires blasés que oui, définitivement, l’âge d’or est bien fini. La flamme de la débauche s’est éteinte ou s’est déplacée, en tout cas, elle ne brille plus ici. Et que reste t-il alors ? La réponse est simple, limpide, évidente et salvatrice. Il reste le cinéma. Des centaines de films et d’ébauches de films, d’artistes prêts justement à inventer et représenter ce monde nouveau.

Et quel meilleur commencement que Rester vertical d’Alain Guiraudie ? Fidèle au causse qui a déjà servi de décor à certains de ses précédents films, le réalisateur livre ici sa psychanalyse. En se mettant à nu avec un naturel tellement désarmant qu’il n’est jamais question de pudeur ou d’impudeur, Alain Guiraudie développe ses obsessions : la paternité, la création, la nature, l’amour et les désirs. Rester vertical est un film-somme, aussi étonnant que touchant. Un film libre de toute contrainte, tabous et gêne.

À 11h, c’est l’heure de la séance d’ouverture de la sélection Un certain regard. Les films, tous présentés dans la salle Debussy du palais (qui bénéficie de ses propres marches rouges) sont depuis des années un panorama des cinémas du monde, où audace rime avec exigence et où il n’est pas rare de trouver un vrai propos politique. Eshtebak, second film de Mohamed Diab après Les femmes du bus 678, est de ceux-ci. Pendant 2 heures, le spectateur est plongé en plein cœur de la révolution arabe grâce à un procédé ingénieux : il « accompagne » des manifestants et des journalistes jetés dans un « panier à salade » de la police. Violence des affrontements et tensions internes ne nous sont pas épargnés et si le tout est porté par un cinématographie indéniable, le tout a parfois des allures d’attraction à sensation.

Personal affairs, drame israélien de la réalisatrice Maha Haj est une chronique familiale qui vogue entre espoirs déçus, temps qui passe et ennui. Alors que l’histoire se situe à la frontière israélo-palestinienne, le film défend la totale « normalité » de sa famille. Grand-mère qui perd la tête, parents au bord du divorce, enfants disséminés qui cherchent encore leur chemin, dans l’anecdote se situe probablement les revendications du film : celle de ne montrer que du quotidien trivial. Parce qu’à cette frontière des gens vivent, regardent leur feuilleton et se font engueuler par maman exactement comme ils peuvent le faire partout ailleurs.

13ème sélection cannoise pour le réalisateur britannique Ken Loach. Si le réalisateur a parfois gratifié la croisette de gentilles respirations (comme La part des anges), I, Daniel Blake est un drame social pur jus. On y suit Daniel Blake, encore en train de se remettre d’une attaque cardiaque et qui doit, malgré tout se battre pour la reconnaissance de ses droits aux aides sociales. C’est dans ce contexte qu’il rencontre une mère célibataire courageuse mais perdue. L’interprétation de la comédienne Hayley Squires est tellement brillante qu’elle est une réelle concurrente dans la course au prix d’interprétation. Ken Loach livre ici une critique du système social anglais, complètement déficient et kafkaïen, mais les larmes prennent trop souvent le pas sur la colère et empêche au film d’être réellement militant. Il incite plus à sortir son mouchoir (concert de reniflements dans la salle) qu’à lever le poing.

Après cette belle brochette de films, il était nécessaire de s’aérer sur la croisette. Ce sera chose faite en faisant un crochet sur la plage Nespresso pour la remise du prix « Talents », compétition de courts métrages (presque 400 participations pour cette première édition pour une quarantaine de nationalité représentée) où la consigne était de réaliser un film de moins de 3 minutes au format vertical. Les 3 films primés légers mais créatifs ont été remis par un jury de professionnels à la tête duquel la réalisatrice Gaëlle Denis ainsi que le parrain star Tomer Sisley (dont a applaudi l’absence totale d’accent en anglais, une rareté dans notre pays).

La plage Nespresso étant la plage officielle de la Semaine de la critique, il était logique de continuer la soirée avec une séance de la compétition officielle de la semaine de la critique : Album de famille. Malheureusement ce film turc pousse trop loin la satire et excelle dans la laideur et la cruauté (tout en alternant les choix artistiques douteux). C’était probablement le film de trop sur cette journée.

Il aurait certainement été l’heure d’envisager de rejoindre l’appartement pour se reposer mais il était impossible de rater la fête d’ouverture de la Quinzaine des réalisateurs sur la plage de la quinzaine. Fête toujours très réussie où les artistes côtoient journalistes et professionnels de l’industrie dans une ambiance décontractée, cette soirée d’ouverture a été à la hauteur de nos attentes. Réussite que l’on mesure à l’heure à laquelle je me suis enfin décidée à retrouver mon lit : 2 heures du matin, heure à laquelle le bar a été définitivement fermé et où les vigiles nous ont gentiment raccompagnés à la porte.

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