Cannes, jour 4 : mini Driver

paterson

Chaque matin pendant Cannes, le festivalier enfile sa cape de fatigue. Parfois douce et enveloppante, parfois chape de plomb. C’est une condition sine qua non, un état qui est indissociable de l’acte de voir des films. Au beau milieu du week-end de trois jours, la fatigue est une compagne cruelle et froide qui fait frissonner, provoque des acouphènes quand elle ne travaille pas au remontage du film à la place de ceux dont c’est le vrai métier (il faut quand même avouer que certains films profitent de ces versions expurgées de 15 minutes, ou que le demi-sommeil où le film continue et que le cerveau enregistre le son est une expérience à faire au moins une fois dans sa vie de cinéphile).

Un paragraphe entier pour justifier le fait que non, en ce dimanche matin, je ne me suis pas levée pour la séance de 8h30. Ma journée a commencé avec la séance de 11h15 de Caini, drame roumain ambiance western de Bogdan Mirica. Sûr de ses effets, fier de ses audaces (le réalisateur a annoncé en présentation que le film était déconseillé aux femmes enceintes), Caini réussit à créer une ambiance poisseuse même si ses enjeux sont vains et attendus.

Suit la séance de Beyond the mountains and hills, drame du réalisateur israélien Eran Kolirin. Ce film choral tout en retenue, et malgré son sujet alléchant (chaque personnage d’une famille de classe moyenne est confronté aux failles de la société : le père ancien militaire se confronte au monde du travail civil, la fille fantasme une herbe plus verte de l’autre coté de la colline, la femme prof de lettres fuit son quotidien dans les bras d’un élève) reste en surface, ne prend que rarement position et pose un œil ironique sur ce qu’il dénonce.

L’après-midi, ensoleillée, est consacrée au travail sur la très chic plage Nespresso (qui est aussi la plage attitrée de la Semaine de la critique). Lunettes de soleil visées sur le nez, l’iced macchiato toujours à portée de main, je m’offre quelques heures de riviera, face à la mer et au beau milieu des autres tables où se jouent gros contrats, rendez-vous de travail et interviews d’équipes de film.

À 17h30, il est déjà temps de commencer le sit in dans la file d’attente pour la séance de 19h. Une perte de temps non négligeable que seules les années d’expérience permettent de prévoir et de supporter. Week-end, gros nom du réalisateur ou des acteurs, priorité du badge… très vite une attente de 30 minutes peut se transformer en 2h et toujours le risque de rater la séance pour quelques minutes d’attente manquantes est une source de culpabilité.

1h30 d’attente ont donc été nécessaire pour assurer ma place à la séance de Paterson de Jim Jarmusch. Le cinéaste, très inégal, livre cette fois un film obsessionnel qui croule sous les motifs. Au final, ces motifs récurrents pourraient provoquer un basculement bienvenu (et donc de l’action) mais le film s’obstine à rester sur la brèche, nous forçant à contempler perpétuellement d’un côté le film raté qu’il n’est pas loin d’être, de l’autre la pépite qu’il pourrait devenir. Mais non, le souffle, ou quoi que ce soit qui puisse provoquer le basculement n’arrive jamais, et malgré la présence d’Adam Driver, Paterson reste désespérément un film du milieu.

Il est de coutume, pour les critiques, de débattre des films du jour autour d’une pizza (75% du régime alimentaire du festivalier est composé de pizzas, de pâtes ou de gnocchis, selon l’humeur). Cette fois, je me laisse emporter par les blagues potaches et les critiques concises et définitives. Et dans l’ambiance, je suis le groupe pour une dernière bière. Où ? Au Petit Majestic, charmant rade qui sert la bière au fût directement dans la rue et où il n’est pas rare de croiser des stars en manque d’authenticité (cette année : Shia LaBeouf) au beau milieu des dizaines de critiques, étudiants ou professionnels en manque d’invitation pour une soirée plus officielle. Une pinte, une deuxième pinte. On profite outrageusement de l’ouverture exceptionnelle du bar jusqu’à 5h du matin (pour le bonheur des fêtards et le malheur des riverains). Et c’est donc à 5h et des poussières que je me retrouve sur la Croisette, gentiment alcoolisée, avec un portable sans batterie donc aucun moyen de contacter mes colocataires, un Uber ou même de me procurer les codes pour accéder à l’appartement. Plan galère typique de Cannes. C’est un groupe de festivaliers dans un état similaire au mien qui m’ouvrira la porte quelques longues minutes plus tard. Dans l’appartement, mes colocataires, sont tous réveillés, en train de parler cinéma et de grignoter de façon tout à fait aléatoire tout ce qui traîne sur les comptoirs de la cuisine. Coucher : plus de 6 heures du matin. Lever : 8h45.

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