Cannes, jour 6 : the limits of contrôle

Ce n’est pas un film, le sujet le plus discuté sur la Croisette cette année. C’est cette impression de vide, de contrôle, cette ambiance pesante qui nous touche tous même quand on est trop occupés pour y penser. Cette année, la croisette est vide. Elle l’a été même pendant le long week-end. Cette année, les soirées sont moins vivantes (principalement parce que les services de sécurité respectent plus que jamais le nombre maximum de personnes présentes dans le lieu). Cette année, les journées sont rythmées par des contrôles incessants. Les sacs sont contrôlés et parfois vidés (montée en puissance de la sécurité, certains se font bloquer pour des contrôles digne d’aéroport, j’ai vu de mes yeux un mec gagner une fouille complète de son sac de voyage parce qu’il avait un coupe ongles et une paire de mini-ciseaux dans sa trousse de toilette), on écarte les bras pour se faire passer recto et verso au détecteur de métaux. 4, 5, 6 fois par jour. Et ce ne sont pas les seules mesures de sécurité puisqu’il faut préalablement faire scanner sa carte d’accréditation nominative (pour laquelle il faut fournir des documents d’identité). Pour accéder aux plages, on montre sa carte. Pour entrer en soirée, on donne son carton d’invitation. Montrer patte blanche, toujours, semble être le nouveau credo du festival. Et ces précautions aseptisent, engourdissent, entourent de coton les festivaliers. Cannes a perdu sa folie, son essence et perd aussi la présence de festivaliers et badauds. Et c’est bien de ça dont on parle, dans les files d’attente, sur les plages, en soirée et dans les taxis.

C’est sur ce constat amer que commence ma sixième journée de festival (après un contrôle qui s’est éternisé parce que j’avais une barre céréalière au fond de mon sac et quelques pièces dans la poche de ma veste). Je rentre quand même à temps dans la grande salle du théâtre lumière pour Julieta, nouveau drame de Pedro Almodóvar présenté en compétition officielle. Julieta est beau, de sa mise en scène aux petits détails de couleur disséminés ça et là. Et la performance d’Emma Suarez est une des plus belles du festival. Seulement il manque quelque chose pour s’approcher du chef d’œuvre. Un souffle, un personnage, 15 minutes de tension supplémentaire, ou que sais-je encore. Julieta reste en surface, émeut mais ne prend pas aux tripes. Et si on lui reproche tant de ne pas remplir son contrat c’est bien parce qu’il l’effleure, qu’il donne envie sans jamais concrétiser le désir.

Dans la sélection Un certain regard, le film des sœurs Coulin Voir du pays est attendu. D’une part parce qu’il fait partie des trop rares « films de femmes » du festival et d’autre part parce qu’Ariane Labed et Soko sont des noms qui ont de quoi faire briller les yeux des cinéphiles. Voir du pays est un film féministe, fort et inventif. Les deux comédiennes livrent des performances puissantes. À tous les niveaux, le film est profondément politique et s’engage. Le deuxième film français de cette sélection porte haut les couleurs de son pays.

À 14h, c’est Viggo Mortensen qui enflamme la salle Debussy dans Captain Fantastic, pur film Sundance. Le métrage est plaisant à regarder mais pose un véritable problème de fond. La glamourisation du sujet (avec des enfants tous beaux, drôles et brillants) est en effet une forme de manipulation du spectateur qui permet d’acquérir son soutien alors que le sujet, même, est discutable. Un contre-pied existe mais c’est un détail, comme une mouche que l’on chasse nonchalamment de la main. Très applaudi, le film a mis des sourires sur les visages mais il n’est capable que de susciter des positions biaisées. Et ce n’est pas très honnête.

Un café glacé sur la plage et ça repart. Je dis au revoir à la plage Nespresso, cocon propice au travail bien loin de la débauche de la Nikki Beach. Et à l’année prochaine, j’espère.

Une heure d’attente pour Ma’Rosa, film du réalisateur philippin Brillante Mendoza. Les files peinent à s’étendre, signe que le film n’est pas la priorité des festivaliers fatigués. D’ailleurs la salle est loin d’être remplie. Ma’Rosa est un film dans la veine de Kinatay, bien que beaucoup moins « choc ». Caméra à l’épaule, en immersion totale dans Manille, le film est loin des œuvres léchées et parfois un peu formatées que le public découvre à Cannes. Il suinte l’humidité de la mousson, la violence et la crasse des rues surpeuplées. C’est d’ailleurs dans ces plans de rue que le cinéaste excelle. Le seul bémol concerne le scénario, peut-être un brin attendu.

Il me reste 5 films à voir avant le départ. Et j’ai toujours une pensée pour les dizaines d’autres que je n’aurais pas vu. Ceux qui ne sortiront jamais en salle, ceux qui auront un prix et sur lesquels je n’aurai aucun avis. Concentré d’émotions, le festival est autant une loterie que le théâtre de choix cornélien. Pour chaque film qu’on est reconnaissant de découvrir à Cannes, il est en 10 autres dont il faudra faire le deuil. C’est sur cette réflexion que je clôture la journée.

Une réflexion sur “Cannes, jour 6 : the limits of contrôle

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *