Cannes, jour 7 (et 8) : les pores de l’angoisse

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Je vais finir par croire que le cinéma des frères Dardenne est un goût qui s’acquiert puisque, plus les années passent, plus leurs témoignages me touchent. La fille inconnue est une œuvre sobre et militante qui dénonce notre habitude à tous de baisser la tête, et de fermer les yeux sur ce qui devrait nous révolter. Adèle Haenel en héroïne dardennienne ajoute une nouvelle corde à son arc, elle apparaît combative et obstinée mais plus fragile, constamment sur le fil. La fille inconnue est à l’antithèse de I, Daniel Blake de Ken Loach. Quand l’un met tous ses effets dans la tristesse et les larmes, l’autre crée la colère et l’indignation. Je vous laisse deviner lequel donne envie de se bouger pour changer les choses.

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Inversion est un film iranien de Behnam Behzadi. Et j’avoue que je me suis laissée prendre par la lutte de cette femme pour sa liberté, physique et professionnelle alors que sa propre famille s’acharne à lui imposer des contraintes. Au final, alors qu’elle a tout du long continuer à se débattre, l’issue ne joue pas en sa faveur. Et c’est avec une scène finale consternante, qui annule toute étiquette féministe pour le film, qu’Inversion se clôt. La preuve que le plan final peut détruire ou ouvrir un film. En quelques secondes, Inversion a inversé son sens et n’a plus aucune ampleur.

Pour le dernier film du réalisateur japonais Hirokazu Kore-Eda, présenté en sélection Un certain regard, la foule s’est déplacée. Après la tempête est de bonne facture : des performances d’acteurs honorables, le charme de Japon, un humour dévastateur… Mais malgré le charme irrésistible de Kirin Kiki et un segment symbolique autour du typhon (qui nettoie les rancoeurs et fait repartir tout le monde sur de bonnes bases), le film peine à décoller, il reste dans l’anecdote, parfois un peu long et parfois lorgnant de trop près de la production télévisée de qualité que du grand cinéma. Plaisant mais vite oublié.

Si il y avait une séance dont nous avions tous la certitude qu’elle serait difficilement accessible c’est bien la séance du dernier film du petit génie Xavier Dolan, Juste la fin du monde. En patientant sagement 2 heures dans la file d’attente, j’ai pu faire partie des 50 privilégiés à entrer (dans la couleur de mon badge). Chaque année, il y en a une : j’ai ainsi le souvenir d’avoir attendu plus 4h (dont 2 heures sous la pluie) pour Inside Llewyn Davis des frères Coen, il y a quelques années, et d’avoir été le témoin d’une rixe entre journalistes en fin d’attente, les esprits s’étant échauffés avec la fatigue.
Avec un coup de soleil qui va me suivre jusqu’à la maison, je suis quand même entrée dans la salle. Et au sortir de la séance, je ne peux tout à fait vous raconter le silence pesant, indescriptible, étrange de la part d’un public de critiques internationales jamais avares de huées (double salve pour le Personal Shopper d’Assayas) ou d’applaudissements (pendant et après le Toni Erdmann de Maren Ade). Non, pour Juste la fin du monde, un silence pesant qui s’est éternisé jusque devant le palais des festivals, chacun sortant avec le visage fermé. La vérité c’est que ce film, plus encore que les précédents, est très clivant. Certains ont adoré, clamant que c’était le meilleur opus du réalisateur. D’autres ont détesté, affirmant qu’enfin Dolan s’était pris les pieds dans le tapis. Personnellement, si j’ai beaucoup apprécié les performances de Léa Seydoux et de Marion Cotillard, je n’ai pas goûté les choix de mise en scène. En effet, filmer les pores de ses acteurs pour signifier l’étouffement n’est pas une proposition fine ou intelligente. Le tout est oppressant, violent et rapide comme une claque (d’où la réaction choquée du public de critique) et se termine sur une image kitsch à qui il manque aussi beaucoup de finesse. Vous l’aurez compris, je fais partie de ceux qui pensent que Xavier Dolan, qui a gratifié pourtant de si bons films, s’est pris les pieds dans le tapis.

À ce moment, je sais que je passe ma dernière soirée à Cannes pour cette édition. Je croise mes collègues (ceux avec qui je copine sur la Croisette depuis déjà 8 ans) et je les embrasse en leur promettant de les revoir à Paris. Je décide, évidemment, de m’octroyer quelques cocktails pour clore cette édition dignement. Ils seront à la Villa Schweppes qui, haut lieu du clubbing cannois. Plusieurs délicieux cocktails plus tard, un sourire esquissé à cause d’un DJ qui a cru bon d’exhumer « Tonton du bled » en pleine soirée jet set, et la fatigue et quelques gouttes de pluie nous poussent vers la sortie. Le lendemain matin à 8h30, c’est le moment de ma dernière séance.

C’est le moment de confesser que je n’ai jamais été vraiment fan du cinéma de Cristian Mungiu. Mais je ne demandais qu’à être surprise et cueillie comme je j’ai été pour Baccalauréat. À vrai dire, je savais avant de rentrer dans la salle qu’il y aurait quelque chose à dire sur ce film puisque les bruits de couloirs le plaçait favori au palmarès. Mais je ne m’attendais pas cependant à en ressortir aussi apaisée, émue par le regard et l’espoir que Cristian Mungiu place en la jeunesse de son pays. Baccalauréat est un film sur la fin d’une ère, sur la fin des magouilles et des habitudes de survie rescapées des années Ceaucescu. Enfin, la Roumanie a l’opportunité de construire mieux, plus beau et plus juste. C’est à travers l’histoire d’un père qui se débat, avec ses convictions et avec un système en fin de course, que Mungiu dresse un portrait amer de son pays, éclairé par une scène de fin (et ce plan final !) qui lui donne un rayonnement solaire. Plus que jamais, la nouvelle vague roumaine fait renaître le pays et je suis heureuse d’avoir été le témoin de cet événement avant mon départ du festival.

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