Les enfants du naufrageur

enfants-du-naufrageurs-03-g

« Les enfants qui s’aiment ne sont là pour personne
Ils sont ailleurs bien plus loin que la nuit
Bien plus haut que le jour
Dans l’éblouissante clarté de leur premier amour »

Jacques Prévert

J’ai 8 ans et je suis au cinéma avec un garçon. Nous nous tenons la main, nous sommes amoureux. Cet amour-là est bien réel. Il y a des sentiments, des émotions, un frisson qui parcoure le corps au contact de la main de l’autre. Mais c’est un amour d’enfant, de ceux que les adultes considèrent avec tendresse mais sans y croire. À la Pagode, dans cette salle presque vide, ma mère nous a laissé voir ce film seuls. Peut-être est-elle dans un salon de thé ou en train de regarder un autre film. Aucune de nous ne s’en rappelle. Ce jour-là je vois « Les enfants du naufrageur » au cinéma pour la deuxième fois.

Sur l’île de Bréhat, un groupe d’enfants enquête sur le décès de Martha, une vieille dame qu’ils aimaient beaucoup. Comme les Chiches Capons des Disparus de Saint-Agil, ils vont, de fausses pistes en secrets de famille, tenter de percer le mystère. Des enfants qui refusent de quitter leur île comme ils refusent de grandir. Ils savent pourtant que le jour viendra où ils n’auront pas le choix. Mais en attendant, Bréhat est leur royaume. Brigitte Fossey interprète la nouvelle institutrice malmenée par les enfants mais qu’ils finiront par accepter comme l’une des leurs. Et, dans le regard de la petite Paulette de Jeux Interdits, il y a la tendresse et la bienveillance de l’adulte qui n’a pas oublié la puissance des chagrins d’enfant. Jean Marais interprète le naufrageur du titre, dans un de ses derniers rôles. Il était pour moi la Bête amoureuse du film de Jean Cocteau. Il ne pouvait être que jeune et terriblement beau. Il est ici âgé, malade, mais sa présence auprès des enfants est magnétique et tristement belle.

Il y a dans le film d’aventures, un film d’amour. Parce que Marion et Benoît s’aiment. Ils ont les certitudes de leurs dix ans et se marient entourés de leurs copains pour honorer leur amour d’enfance avant que le temps ne les rattrape. R. et moi étions ces enfants. Inséparables, le cœur battant et l’envie d’en découdre avec la vie.

Ce film, je l’ai longtemps cherché. Mais impossible de le retrouver : pas de cassette vidéo, pas de DVD, pas même un passage à la télévision. J’ai souvent pensé à cette séance de cinéma comme à un moment fondateur. Ce film-là, à cet endroit, avec ce petit garçon. Se mélangent la naissance de mon amour pour le cinéma, mes premiers émois et la reconnaissance infinie à ma mère de m’avoir laissé les vivre.

Finalement, un peu par magie, un ami très cher m’a fait la surprise il y a quelques années de me l’offrir en DVD. Bien sûr, en dépit de tous mes efforts pour m’abstraire à mon jugement d’adulte, c’est un autre film que j’ai découvert. Pourtant la magie était là. Dans ces dialogues désuets, cette histoire tendre et le souvenir de la main tiède de R. dans la mienne. J’ai quitté l’île de mon enfance depuis longtemps, mais je n’oublie pas que c’est dans la salle d’un cinéma aujourd’hui fermé que j’ai aimé pour la toute première fois. Devant Les enfants du naufrageur.

les-enfants-du-naufrageur-0054

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *