Un jour de pluie à Georgetown, Colorado

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Dans la matinée, sous un ciel gris, nous avons quitté Denver direction Georgetown, à une centaine de km de là. La grande ville, avec ses buildings et ses passants, a très vite laissé place à la montagne et à une route sans ligne droite. Avant de partir nous avions imaginé une playlist qui devait accompagner ce road-trip. Des morceaux qui donneraient une autre tonalité à la route. Et pourtant nous n’avons jamais allumé la radio. L’horizon immense n’en a pas eu besoin, nous non plus. Nos discussions et nos silences ont suffi. Dès le premier jour, le Colorado nous a conquis.

Nous sommes arrivés à Georgetown juste avant le déjeuner, un peu étourdis par l’altitude et le décalage horaire. Il faisait froid et nous avons dû ouvrir les valises sur un parking de graviers, à la recherche des gilets enfouis sous une pile de t-shirt. Pendant cette journée, il n’a jamais fait beau. Il y a eu le vent, la pluie battante, quelques éclairs et des flaques d’eau sur les trottoirs. Nous nous sommes promenés dans les rues, Théodore est tombé en courant dans l’herbe humide. Tout nous a semblé paisible et doux. Une illusion sans doute portée par nos yeux de voyageurs. Mais qui n’a rien enlevé à ce sentiment, bien réel, d’être simplement heureux.

Georgetown pourrait servir de décor à un film de Frank Capra. Devant la maison mauve, au-delà de la rivière, James Stewart promettrait à une femme d’attraper pour elle la lune avec un lasso. Le voisin, celui de la maison bleu, lui crierait d’arrêter de parler et de l’embrasser. J’ai vu cette ville en noir et blanc, comme un monochrome tendre. Un décor qui abrite une école en bois semblable à une église mais aussi une épicerie tenue par une dame aux cheveux blancs. Nous lui avons acheté des pêches, un collier de bonbons et un énorme muffin à la myrtille qu’elle a emballé dans un sac en papier. Juste en face, un nuage de caramel et de chocolat signale l’entrée de la boutique d’un fabricant de bonbons et de glaces. Nous ne devions passer ici que pour prendre un train et sommes finalement restés toute la journée. Né de la ruée vers l’or, il était pourtant la raison de notre présence ici. Il nous a conduit jusqu’à Silver Plume à travers les arbres et le long des anciennes mines. Le ciel s’est assombri, bientôt envahi par le brouillard. Sous la pluie pourtant glacée, j’ai senti que nous avions eu raison de venir ici. Cette nature nous tendait les bras, elle était exactement ce que nous étions venus chercher. Théodore m’a dit : « Maman regarde ! Le train mange les nuages ! »

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En regagnant notre voiture il pleuvait tellement que nous sommes restés un long moment sans pouvoir sortir. Nous avons finalement pris la direction de l’Hôtel de Paris. Il fut un temps, celui des pépites d’or et des fortunes faciles, où cet établissement était le plus luxueux de l’ouest. Il est aujourd’hui un musée que des passionnés font vivre et visiter. Nous nous sommes promis de revenir un jour et je rêve d’un noël ici. Lorsque les routes sont coupées par la neige, et que se mêlent dans le ciel la vapeur des trains et la fumée des cheminées.

La journée du lendemain serait pleine de surprises. Arrivés en plein défilé à Leadville, la ville la plus haute des Etats-Unis, nous allions tomber à nouveau sous le charme : du ciel bleu et des gens, de l’amour immodéré qu’ils portent à leurs montagnes. Mais avant cela, nous avons rejoint Dillon, petite bourgade distante de 25 miles à peine. Sur la route la pluie s’est arrêtée. L’asphalte dégoulinant s’est paré de reflets dorés. Après avoir déposé nos valises à l’hôtel nous avons marché jusqu’au lac. Sous le ciel rougeoyant, entouré de montagnes, il est apparu comme un vaste terrain de jeux. « Je veux lancer des pierres » a crié Théodore en bondissant sur le rivage. Pas faire des ricochets non, lancer des pierres le plus loin possible à s’en décrocher l’épaule.

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Ces séances ont ponctué notre voyage, le matin ou le soir, dans tous les cours d’eau que nous avons croisés. Des petits lacs d’altitude au fleuve Colorado. Là, dans les montagnes rocheuses, où il n’est encore qu’une petite rivière minuscule dont on devine pourtant l’énergie conquérante à la manière dont elle bouscule les cailloux, dont elle creuse son sillon à travers les arbres et la terre meuble. Nous avons regardé le soleil se coucher sur le lac de Dillon. Théodore criait : « Encore une ! J’en lance une dernière ! » Je l’ai regardé faire avec application puis glisser à la dérobée un caillou humide et recouvert de sable dans sa poche. « Pour demain ».

Cette première journée a commencé chez Frank Capra et fini chez Richard Linklater. Au bord du lac, un grand amphithéâtre accueillait le concert d’un groupe venu d’Austin. Le public était hétéroclite et joyeux. Des enfants s’amusaient à dévaler la colline à toute vitesse et des couples dansaient devant la scène. C’était une autre Amérique. Je ne la connaissais pas et pourtant j’ai eu l’impression d’y avoir des souvenirs. Des souvenirs échappés des films que j’aime. Et, de Georgetown à Dillon, ils ont pris corps jusqu’à m’appartenir.

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