Une nuit à l’école (Hesperus, Colorado)

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« Nous avons simplement besoin que ce pays sauvage nous soit accessible, même si nous ne faisons jamais rien d’autre que rouler jusqu’à sa bordure pour en contempler l’intérieur. Car ce peut être un moyen de nous rassurer quant à notre santé mentale, un élément d’une géographie de l’espoir. »  Wallace Stegner, Lettres pour le monde sauvage

1926, les enfants se pressent pour entrer devant la petite école en bois qui ressemble à une cabane. Ils viennent des villages environnants et ont marché longtemps dans la fraîcheur du matin pour être à l’heure. Aujourd’hui, c’est au tour d’un petit garçon d’une dizaine d’années de faire sonner la cloche. Il a attendu que son tour vienne, patiemment. Il se saisit de la corde rêche puis tire dessus de toute ses forces. Deux fois, trois fois, quatre fois. Les chevaux tout proches s’agitent.

Ici, la cour de récréation s’étend jusqu’à la colline, les herbes sont hautes. Les enfants s’éloignent tant, dans leur course folle, qu’ils sont rapidement hors de portée de voix pour leur instituteur. La cloche leur rappelle qu’ils doivent aussi aller à l’école, prendre place derrière un pupitre. C’est ici qu’ils apprendront à lire, à écrire, à compter. La nature se chargera de leur enseigner tout le reste. À l’écolier de 1930 on racontera la riche histoire du Colorado et la puissance créatrice de son fleuve, cette terre d’Indiens et de chercheurs d’or. Près des cours d’eau, dissimulées dans la forêt, il reste des traces du passage de ces pionniers. Les enfants connaissent ces maisons abandonnées et leurs légendes. Ils s’y aventurent parfois après la classe et se mettent au défi d’y entrer.

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Il y a 80 ans, cette école a cessé d’accueillir des élèves. La cabane est redevenue cabane. Mais autour d’elle, bien peu de choses ont changé. La colline est toujours là et d’autres chevaux galopent dans les prés. Nous sommes arrivés par une longue route de cailloux, souvent dépassés par les (quelques) habitants du coin au volant de leur pick-up. Nous avons été accueillis dans le soleil couchant par Jessica, son mari, et leur toute petite fille blonde prénommée Winnie. Elle déambulait pieds nus dans l’herbe, les cheveux en bataille. Les chiens sautaient autour de nous et Théodore riait. Je crois que nous avons trouvé ici ce que nous étions venus chercher : un refuge bienveillant, la protection des montagnes, la solitude. Il y a des années, un ami allemand m’avait parlé du mot « Zwei-samkeit » qui n’a pas d’équivalent en français et signifie « être seuls à deux ». Il avait tenté de m’expliquer sa signification, la nuance avec « ein-samkeit » qui veut dire solitude. Dans la petite école, nous étions « seuls à trois ».

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Nous avons préparé le dîner, du poulet froid et une salade de pâtes, et nous sommes installés autour de la grande table en bois. Au mur, un tableau noir nous rappelait que ce lieu n’était pas un hôtel comme les autres. Chargée des histoires de générations d’écoliers, de leurs joies et de leur ennui. Près de la cuisine, le poêle était toujours là. J’imaginais les élèves d’hier se précipitant autour pour se réchauffer et faire sécher leurs écharpes en laine, lorsque la neige tombait à gros flocons. Pendant cette chaude soirée d’été, nous n’avons pas eu besoin de l’allumer mais Théodore s’est assis en tailleur juste devant, jouant avec les bûches et nous posant mille questions.

Puis le soleil a disparu et paysage s’est paré d’un filtre étrange. Nous avons installé Théodore dans le canapé lit pour lui raconter des histoires. Il faisait nuit et nous avons fermé consciencieusement les stores, redoutant que le soleil ne nous réveille à l’aube. Nous avons attendu que Théodore soit profondément endormi puis sommes sortis pour profiter de la nuit et du silence. Je me suis demandée à quoi pouvaient ressembler les rêves de mon petit garçon, si loin de son environnement. Tout semblait si naturel pour lui. Curieux et serein, il a échangé son quotidien contre un autre en un clin d’œil.

Dehors, les montagnes étaient des masses immenses, menaçantes. Au loin le bruit d’un torrent qui filait à toute allure, indifférent à la nuit des hommes. Nous avons pris une bière et levé les yeux vers le ciel. Seul le Kenya m’avait offert pareille vision : des étoiles par centaines. C’était la nuit des Perséides alors nous avons attendu. Je trépignais comme une enfant, la tête en arrière à m’en faire mal au cou. Une, deux, trois, puis quatre… Le ciel était constellé de traînées brillantes. Elles nous ont surpris par leur lenteur. Ces étoiles là ne filaient pas, elles s’étiraient. Je continuais a crier : « Regarde ! Regarde ! » Une main invisible semblait se jouer de notre émerveillement, ajoutant toujours plus de lumière, toujours plus de crépitements. J’ai aperçu Jessica et son mari au loin, les yeux levés vers le ciel. On ne se lasse jamais, n’est-ce pas ?

Nous avions prévu de partir de bonne heure le lendemain matin mais n’avons finalement émergé qu’à 9h. La lumière s’infiltrait par les fenêtres, entre les rainures du bois, à travers les lattes du parquet. Il faisait grand jour.

Nous avons pris notre petit-déjeuner avant de faire nos valises. Nous aurions aimé rester encore, explorer les environs et lire couchés dans l’herbe. J’ai porté Théodore pour qu’il fasse sonner la cloche puis nous sommes partis. J’ai regardé la petite école s’éloigner et finalement disparaître. Ce jour-là plus qu’aucun autre, reprendre la route fut difficile. Nous nous sommes promis de revenir. Je ne sais pas si ce sera dans 1 an ou dans 10. Mais je sais que le torrent courra toujours. La nature ne connaît pas de pause.

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Esther

Et pour ceux qui souhaiteraient s’y rendre, c’est ici que ça se passe.

 

 

2 réflexions sur “Une nuit à l’école (Hesperus, Colorado)

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