Toutes les couleurs du paysage (Colorado, épisode 3)

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« Notre meilleure leçon, après environ cinq siècles de contact avec la vie sauvage en Amérique, est celle de la tempérance, la volonté de retenir notre main : visiter ces endroits pour le bien de nos âmes, mais ne pas laisser de traces. » Wallace Stegner, Lettres pour le monde sauvage

Chaque jour pendant ce voyage nous avons noté le contenu de nos journées. Les informations concrètes : l’endroit où nous avions dormi, ce que nous avions vu. Mais aussi les détails insignifiants auxquels nous avons donné une place. De : « Théodore a renversé son verre de grenadine sur la table en bois d’un authentique saloon » à : « Nous avons pique-niqué debout, derrière une station-service minable, au milieu des carcasses de voitures. » Chaque souvenir est précieux à sa manière. Sous nos chaussures de randonnée, le mélange de poussières et de cailloux témoigne de la diversité des terres que nous avons foulées. Nos photos nous rappellent la beauté époustouflante, irréelle, des paysages. Mais tout cela ne dit rien de ces ciels si beaux que nous n’arrivions pas à les quitter. Quelques mois, déjà, que nous sommes rentrés. Et pourtant, nous parlons encore presque chaque jour de ce voyage.

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Face à ces paysages grandioses, j’ai souvent pensé à American Beauty, le film de Sam Mendès. J’entendais le personnage de Ricky murmurer : « Et parfois je me dis qu’il y a tant de beauté dans le monde que ç’en est insoutenable ». J’ai vu cette beauté partout. Elle a donné du champ à mes pensées, offert à mes poumons des bouffées d’air immenses. J’ai parfois fermé les yeux pour simplement respirer. Où qu’on aille, avant de faire des kilomètres en voiture pour gravir des montagnes ou visiter des musées, avant de plonger dans l’océan indien ou de lever les yeux vers des  immeubles démesurés, avant tout cela, il y a l’air. Son odeur et sa texture si différentes lorsqu’on est ailleurs. Dans le Colorado, en altitude, il nous a parfois manqué. Il avait tantôt le parfum des conifères tantôt celui de la terre humide, parfois l’odeur de l’orage ou du désert.

Nous attendions beaucoup de certaines étapes et aucune ne nous a déçus. Ni les petites croix sur la carte, ni les imprévus qui ont perdu notre GPS. Un jour, nous avons tourné à gauche pour un rapide détour qui a duré des heures sur une route impraticable. Un autre matin, nous avons cherché une cascade à travers les champs et la forêt, en voiture puis à pieds. L’eau était glacée mais des enfants intrépides s’y baignaient tout entier. Grelotant sur la rive, ils fixaient l’arc-en-ciel qui coupait la cascade en deux. Nous avons pique-niqué entourés de ces inconnus bruyants et joyeux, assis sur de gros rochers dont j’ai dit à Théodore qu’ils étaient peut-être des dragons endormis.

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Nous étions impatients de découvrir le Black canyon of the Gunnison. Il ne faisait pas beau ce 7 août mais je crois que la météo n’a jamais eu aussi peu d’importance que pendant ce voyage. Nous avons vécu chaque averse, chaque épisode de brouillard ou de canicule comme faisant partie de l’aventure. En dépit de la pluie, le canyon noir nous a conquis. Il est étonnant de voir comme un lieu que l’on surplombe peut nous submerger. Profond de 800m, il nous a engloutis. Nous n’étions dans le Colorado que depuis 3 jours et ce paysage-là nous a remis avec bienveillance à notre place d’hommes. Il est bon parfois de se rappeler que nous ne sommes que de passage. De Paris où j’écris ces lignes, je pense à la rivière Gunnison, indifférente, poursuivant sa route millénaire dans les profondeurs du canyon.

Quelques jours plus tard, nous avons quitté le Colorado National Monument direction Moab dans l’Utah. Face à nous, une longue route en ligne droite. Autour de nous, rien ou presque. Juste avant d’arriver à l’hôtel j’ai proposé un détour pour aller à Dead Horse Point, là où a été tournée la scène finale de Thelma et Louise. J’avais sans doute mal évalué la distance car nous avons dû prolonger la route de presque 50 kilomètres. Je n’ai cessé de m’excuser à mesure que nous roulions vers une destination incertaine, fatigués par une longue journée de visites et de voiture. Pourtant, autour de nous, la nature mettait peu à peu en place le décor du spectacle auquel nous allions assister. Le soleil a semblé jouir de réserves insoupçonnées. Il a prolongé ses derniers rayons, les a étendus aussi loin que possible puis suspendus dans les airs. Nous avons garé la voiture puis avancé jusqu’au canyon.

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Des silhouettes immobiles et silencieuses se tenaient là. À notre tour, immobiles et silencieux, nous sommes restés de longues minutes à regarder ce paysage. Du rouge, du jaune orangé, le vertige, les sommets, un gouffre immense et l’impression d’être au cœur de la terre. Rien dans ce paysage accidenté ne semblait être le fruit du hasard. Le fleuve Colorado serpentait en contrebas. Parti des montagnes rocheuses, l’Utah n’est pour lui qu’une étape sur les 2300 kilomètres qu’il parcourt jusqu’au golfe de Californie.

Théodore a escaladé les rochers et ramassé un caillou qui est aujourd’hui sur la commode de sa chambre. Parfois il me dit : « Tu te rappelles maman ? » Il mélange les lieux et les souvenirs, mais sa mémoire d’enfant a reconstruit un paysage que j’imagine plus beau encore que notre réalité. Quant à moi, je le revois rire sous le soleil déclinant de cette soirée d’été et je l’entends crier très fort : « Regardez ! Regardez ! On est sur la lune ! »

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