Sur la Million Dollar Highway, à la recherche d’une ville fantôme

La nuit précédente, nous dormions à Durango dans une petite maison en forme de dôme. Le lit de Théodore était si proche du nôtre que je sentais son souffle et la régularité de sa respiration. Dans son sommeil, il tendait parfois son bras pour vérifier que nous étions toujours là. Le mobile en métal installé dans le jardin projetait au plafond de la chambre des milliers d’éclats de lumière.

Dans un voyage, particulièrement lorsqu’on parcourt des milliers de kilomètres, il y a toujours des journées d’errance. Le programme est pourtant écrit noir sur blanc, on quitte un point A pour rejoindre un point B. Les cartes, les GPS et les guides sont comme des tuteurs, balisant les routes avec une précision mathématique. Pourtant, ce jour-là, les cartes, les GPS et les guides nous ont perdus.

Nous avons quitté Durango pour rejoindre Silverton. Depuis 1881, un train à vapeur relie les deux villes en traversant des montagnes que les mots ne peuvent décrire. Il ne transporte plus d’or ou d’argent, mais seulement des voyageurs curieux. Nous avions d’autres projets pour l’après-midi alors c’est en voiture que nous avons gagné la mine. La visite était prévue pour 11h et nous sommes arrivés au dernier moment. Juste le temps d’enfiler nos cirés jaunes et nos casques de chantier et nous prenions place dans un wagon rouillé qui s’est rapidement engouffré dans l’obscurité. Notre guide était un ancien mineur. Fils, petit-fils, arrière-petit-fils de mineur, son existence était ancrée dans ces montagnes, sa voix avait l’accent du passé.

En retrouvant la lumière du jour, Théodore et moi avons retroussé nos manches et plongé les mains dans l’eau glacée à la recherche d’un trésor. Nous sommes restés longtemps à remuer le sable, criant de joie à chaque découverte d’une particule colorée. Puis, assis au soleil, nous les avons regardées scintiller dans le creux de ma main, plus fort encore que de l’or.

Après le déjeuner nous avons repris la route en direction d’Animas Forks, une ville fantôme construite en 1873 à 3400 m d’altitude. Le Colorado regorge de ces cités perdues où le temps s’est arrêté. Un beau jour, après l’or, l’argent, les hivers interminables, les hommes sont partis. Les montagnes et la terre ont donné ce qu’elles avaient à donner et ces villes, désertées par leurs habitants, sont devenues des coquilles vides. Nous roulions alors sur la Million Dollar Highway, une route de légende qui serpente sur 40 kilomètres au milieu de paysages extraordinaires. Les arbres y sont parfaitement disposés à flanc de montagne, alignés par une main imaginaire. Les tonalités de vert sont si subtiles que j’ignorais qu’elles pouvaient être si nombreuses. Quant au ciel, d’un bleu éclatant, il était seulement parcouru de quelques nuages suspendus.

Je ne sais pas à quel moment la route nous a échappé, mais nous avons réalisé seulement des heures plus tard que nous étions partis dans la mauvaise direction. Je me souviens avoir pensé qu’il était presque impossible que des gens vivent ici. Si loin, si haut. Pourtant, un panneau annonçait Ouray, 7792 pieds. En contrebas, nous avons alors découvert une ville cernée par des montagnes immenses. L’atmosphère était douce, les rues ensoleillées envahies de promeneurs. Après avoir garé la voiture près des sources chaudes, des enfants sautaient dans l’eau en criant, nous avons demandé notre chemin à un couple d’Américains. Des gens très gentils, attentifs, serviables. Surpris et touchés, aussi, que nous soyons venus de si loin pour visiter le Colorado. « Paris c’est autre chose… » ont-ils murmuré, presque gênés. Il nous a souvent fallu expliquer pourquoi nous étions là, et pas en Californie ou dans l’Utah. Pour nous, la réponse était évidente. Il suffisait de regarder Ouray, sa rue principale, son isolement magnifique. Paris c’est autre chose oui, mais ici vaut sacrément la peine.

Ils nous ont indiqué une autre ville fantôme. « Plus petite, mais très bien aussi » a ajouté la dame dans un sourire, comme pour nous consoler. Le suspense s’arrête là, nous ne l’avons pas trouvée non plus. Un motard nous avait pourtant certifié qu’il fallait laisser la voiture « ici » puis aller « par-là ». Nous avons marché parmi d’immenses conifères, longé un cours d’eau, croisé des écureuils. Avant d’abandonner et de reprendre la voiture pour faire demi-tour. Puis Henri a freiné brusquement et tourné à gauche au milieu des bois. Le panneau était là : IRONTON. Au milieu des rires et des cris de joie, Théodore a demandé si on allait enfin voir des fantômes.

Construite en quelques semaines en 1883, la ville d’Ironton, dans le comté d’Ouray, a un temps compté 300 bâtiments. Il n’en reste aujourd’hui qu’une poignée. Envahis par la végétation, fragiles, de guingois, ils ont traversé les décennies et sont aujourd’hui le témoignage d’un mode de vie disparu. J’ai imaginé la rudesse de ces hivers qui n’en finissent pas, le trajet jusqu’à la mine, le froid qui transperce. Puis le retour à Ironton à la fin de la journée, le découragement et la fatigue. Ces maisons fantomatiques disaient tout cela. Elles étaient le trésor au bout de notre route.

Nous avons marché silencieusement dans les sous-bois jusqu’à la rivière. Théodore a jeté des cailloux dans l’eau vive. Après une journée de détours et de marches arrière, nous nous sommes finalement assis dans l’herbe pour regarder le paysage. Le tableau était unique et sa composition parfaite. Ironton n’est plus, mais tout autour, la nature est plus vivante que jamais. Une journée entière nous a alors semblé bien peu pour en arriver là. Une telle splendeur se mérite.

Esther

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