Le tigre blanc du carnaval

J’avais passé cette nuit-là dans la jungle, à marcher seule à travers  une forêt luxuriante. Au-dessus de moi les arbres étaient si grands qu’ils m’empêchaient de voir le ciel, et le soleil de l’été ne m’éblouissait que par intermittence. Puis j’ai entendu une voix. J’ai regardé autour de moi mais il n’y avait personne. Très lointaine d’abord, la voix s’est progressivement rapprochée jusqu’à devenir réelle. J’avais un pied dans la jungle et un pied sous ma couette lorsque les mots sont devenus plus clairs : « Maman, maman tu m’entends ?  Aujourd’hui  c’est le carnaval ! » A travers cette porte qu’il ne franchit jamais sans y être invité je lui ai crié de venir me rejoindre. J’ai entendu ses petits pas sur le parquet puis j’ai senti son corps tout chaud se blottir près de moi. Il faisait presque jour et je distinguais ses yeux grands ouverts dans la semi obscurité de la chambre. J’ai prétexté une tempête et nous nous sommes cachés sous les draps avant qu’il ne décrète que la plaisanterie avait assez duré.

Nos discussions du matin à la table du petit-déjeuner sont toujours un peu surréalistes. Théodore oscille entre un pragmatisme désarmant : « Superman ne vient pas de crypton mais du magasin » et une vision du monde que je lui envie. Un monde dans lequel la magie est partout, où le ciel a plusieurs lunes et où il a des plans secrets avec le Président de la République.

Comme tous les jours, Georges est monté sur la table, ronronnant les yeux fermés et se rapprochant millimètre par millimètre du bol de chocolat chaud. Théodore le gronde toujours un peu mais finit  par le laisser faire, épaté par sa persévérance et son audace. Le petit-déjeuner a été vite expédié, Théodore s’agitait sur sa chaise comme un marsupial. Depuis deux jours il ne pensait qu’au carnaval auquel les enfants étaient invités à se rendre déguisés. Après quelques essayages, il a choisi de porter son costume de tigre blanc. Je l’ai aidé à s’habiller et il a rugi. Il s’est tourné vers Georges et m’a dit gravement : « Lui, il ne peut pas enlever son costume. » Et nous sommes partis.

La rue était un immense plateau de tournage. Une super production Disney-Marvel qui mettait à l’honneur plusieurs Reines des neiges, de nombreux spiderman, quelques pirates, un dinosaure, plusieurs Iron man, deux cowboys, trois Cendrillon et un Tigre blanc. Les petits comédiens étaient entourés de leurs assistants, parents attendris dont le rôle était de remettre en place diadèmes et chapeaux. Du tulle et des paillettes s’échappaient des manteaux que les enfants portaient sur leurs costumes.  Je ne sais pas quelle Elsa avait le rôle principal et lesquelles étaient des doublures mais toutes avaient le sourire et les joues roses. J’ai regardé Théodore entrer dans la cour et rugir sur Clara, petite fille timide aux yeux bleus. Puis il est allé vers sa maitresse qui a fait mine d’avoir peur. Je crois que nous étions tous heureux : les parents, les enfants, les maitresses. Même Dark Vador et son père qui sont arrivés le souffle court lorsque la cloche a sonné.

Dans la cour de l’école élémentaire qui jouxte celle de la maternelle, il y avait aussi quelques enfants déguisés. Mais ils étaient peu nombreux, s’estimant sans doute « trop grands » pour ça. Je me souviens cet âge auquel on commence à se préoccuper du regard de l’autre, où être soi-même c’est être comme tout le monde. On passe tous par là et puis un jour on grandit. On grandit même tellement qu’on peut voyager à travers le monde avec une tête de panda et trouver ça parfaitement normal, d’une beauté enfantine et joyeuse.

Sur le chemin du retour, j’ai pensé à mon tigre blanc qui invente des histoires fantastiques dans lesquelles des monstres en guimauve se transforment en eau qui pique. Et j’ai espéré qu’il grandisse en sachant que même s’il n’y a qu’une lune dans le ciel, il a le droit d’en chercher une deuxième.

Photo de Chloé Lapeyssonnie

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