Cannes 2017, jour 1 : remonter en selle

Loveless, d’Andrei Zvyaguintsev

Qu’est ce qu’on attend de Cannes ? Avec les années, on devient pragmatique : des bons films et du beau temps. Comme en amour, on espère un peu de chance aussi. Des films qui savent nous cueillir, à la manière d’une jolie fille ou d’un joli garçon ; et sans qu’on s’y attende, parce que la surprise est plus douce. On fantasme des mois sur les soirées, la sélection, l’ambiance. La tension retombe quand le TGV indique 1h15 de retard à l’arrivée (c’est une tradition, je ne vois plus pourquoi on s’étonne). La journaliste bruxelloise qui nous aura servi de compagne de galère pendant les 8h de train soufflera déprimée « quand on va arriver, il va faire nuit, ma réunion sera finie et tout le monde aura déjà mangé » et on peste parce que c’est un peu nul pour une première soirée à Cannes. Mais merde, même de nuit, sans accréditation pour le lendemain, sans avoir dîné, on est quand même à Cannes. Et sortir de la gare, déjà, a des airs d’aventure. Ça y est, on y est. Le chemin est connu, les rues, les néo-starlettes qui sont de sortie, et on traîne sa valise de mille tonnes avec l’enthousiasme sans cesse renouvelé de l’amoureuse de la croisette. Oui, je suis amoureuse de ça, des films qui s’enchaînent, des petits trucs de briscards, des bonnes adresses, des pizzas 8 jours sur 12, des « t’as pas un plan pour cette soirée ? », du buzzzz clac du casier qui s’ouvre et de la fierté même d’avoir toujours le même, de casier.

Alors on pose enfin sa valise, dans l’appartement qui nous accueille pendant la quinzaine. On déplie ses affaires dans le grand placard. On avale une barre de céréales en guise de dîner devant son ordinateur. On se dit que c’est un peu comme à la maison, sauf qu’à la maison on se serait bien fait poêler un oeuf et qu’heureusement le quartier est moins bruyant. On n’est pas dedans mais on le sera. On se dit que ce n’est probablement pas ça qu’il faudra raconter aux copains et à la famille au retour pour leur mettre des étoiles dans les yeux. Mais en vrai, c’est aussi ça, Cannes. Les pharmacies en rupture de stock de pansements pour les ampoules, antalgiques pour le mal de tête et cachets contre le rhume, les repas qu’on saute et qu’on ne rattrape jamais, la tension d’attendre dans son couloir pendant une heure et demie le droit d’avoir une place qu’on n’aura peut-être pas, le moral dans les chaussettes quand, après 8 heures de projections non-stop et les yeux myxomatosés, avec des ampoules et un rhume, on croise 15 bombes d’un mètre quatre-vingts en mini-robes à sequins qui leur vont comme si elles avaient été cousues sur elles. Et finalement, ce n’est pas ce chemin de croix qu’il est compliqué d’expliquer mais à quel point on aime ça.

Le premier matin, donc, il est temps de découvrir le nouveau film d’Arnaud Desplechin : Les fantômes d’Ismaël. Le film est présenté en ouverture de festival, en dehors de la compétition officielle et dans une version « cinéma » expurgée de 20 minutes. Qu’il est beau pourtant de voir Mathieu Amalric en avatar passionné, se battre avec ses fantômes dans une lutte qui oppose le passé et le présent et conditionne son futur (ou son absence de futur). C’est un film solaire qui appelle l’amour, une renaissance et un nouveau départ pour le cinéaste français qui ouvre à merveille le plus grand festival de cinéma du monde.

Parce que j’aime l’exercice, j’enregistre en très bonne compagnie un podcast sur mes attentes du festival (à écouter ci-dessous).

Il est temps ensuite d’aller attraper ses premiers coups de soleil (c’est pas faute d’avoir pris de la crème dans la valise mais on a oublié de prendre le temps… et puis il faut bien se plaindre, quand il fait trop beau ou quand il pleut) dans la file d’attente pour le premier film en compétition du festival : Faute d’amour du réalisateur russe Andrey Zvyaguintsev. Ce drame glaçant est aussi formellement éblouissant qu’il est d’un pessimisme plombant. Mais sa photographie sublime (à l’écran et dans le texte) percute. On est happé par le drame, captivé par l’action, subjugué par les images. Bref, Faute d’amour promet dès le départ une compétition de très haut niveau.

Première « pizza du port » en compagnie de la crème de la crème de la nouvelle garde du journalisme web. On boit du rosé. Une, deux, trois bouteilles. On dithyrambe sur le film russe. On s’esclaffe à coup de punchlines et de bilan ciné de l’année écoulée. Et puis, on rentre tous, un peu sages, à nos appartements respectifs. C’est aussi ça, Cannes, retrouver les mêmes têtes comme en colonie de vacances. Pour le principe, on dit toujours c’était mieux avant mais je veux apporter une voix dissonante : je le sens bien, moi, ce Cannes 2017.

Lucile

>>>Jour 2 : Reprendre le rythme

2 réflexions sur “Cannes 2017, jour 1 : remonter en selle

  1. MarieLucarne dit :

    Je ne suis pas encore une briscarde, ce n’est que ma deuxième édition mais bon sang, en 36h ici j’ai déjà vécu mille vies. Je le sens bien aussi, malgré l’accred pourrie, les vieux bus & tout le reste. A Canne, je suis vivante et puis c’est tout.

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