Cannes 2017, jour 10 : courir l’aïoli

You were never really here, de Lynne Ramsay

On arrive à ce niveau de fatigue où, avant de quitter l’appartement, je cherche pendant de très longues minutes mon portable. Impossible de remettre la main dessus alors qu’il est pourtant vital. Je me souviens l’avoir débranché et puis plus rien. Rien de rien. Je vide mon sac du jour, regarde dans ceux des jours précédents, ouvre le réfrigérateur, checke les poches de mes vestes et déplace le bordel sur la table. Quand je le dis à vois haute (« merde, j’ai perdu mon portable »), j’ai le réflexe d’avoir les mains qui descendent sur les fesses. Le portable était là, dans ma poche arrière. Cette scène consternante se reproduira plusieurs fois dans la journée, à chaque fois avec un coup au cœur, convaincue d’avoir perdu mon objet transitionnel, doudou indispensable, ici plus qu’ailleurs, pour s’occuper, travailler et garder un contact avec le monde.

Je me lève donc tôt pour In the fade, film présenté en compétition officielle du cinéaste turc-allemand Fatih Akin. J’aime le réalisateur de Head On, De l’autre côté et Soul Kitchen : il propose un cinéma vivant, intense, passionné et bruyant. In the fade est un drame puissant, qui pose la question de ce qu’il reste à faire quand on vous prend la vie. Katja (brillamment incarnée par Diane Kruger, qui mériterait sans doute pour cette performance un prix d’interprétation) mène une vie heureuse et simple avec son mari et son fils quand tout bascule. Un soir, des néo-nazis font exploser une bombe artisanale devant la boutique de son mari, privant instantanément Katja des deux hommes de sa vie. In the fade raconte le combat de cette femme pour obtenir la justice de toutes les manières possibles. Comme toujours, le réalisateur a accordé une importante place à la musique, et le personnage principal, vivant et complexe, impressionne par sa force solaire.

J’enchaîne avec Directions, un drame bulgare présenté en sélection Un Certain Regard. De cette sélection, j’aurais vu 17 films sur les 18 présentés (pas impossible que je passe à côté de celui qui aura un prix, c’est une poisse connue du festivalier) et je suis ravie d’avoir trouvé le temps de me pencher sur ces propositions, ces cinémas que je découvre, ces artistes sans aucun doute à suivre. La Belle et la meute, En attendant les hirondelles et Directions font partie de ces films qui ont marqué mon festival. Directions propose un état des lieux de la Bulgarie moderne en suivant 4 chauffeurs de taxi et leurs clients dans les rues de Sofia. C’est glaçant et désabusé et j’en retiens cette phrase : « il ne reste que des optimistes en Bulgarie. Les pessimistes et les réalistes sont déjà tous partis ».

Pendant la projection du film bulgare qui m’a tant plu, je reçois un SMS (oui, c’est un secret de polichinelle, les journalistes checkent leurs portables pendant les projections, ne serait-ce qu’en cas de proposition d’interview impromptue) qui me propose de me rendre à l’aïoli du maire. Cet événement, auquel je n’avais jamais été conviée, est réservé à la presse et au jury du festival. Comme son nom l’indique, il consiste à aller déguster un aïoli traditionnel (et franchement délicieux) dans les hauteurs du vieux Cannes au son de joyeuses musiques provençales. Évidemment, j’accepte avec grand plaisir l’invitation. Je monte péniblement au Suquet (la fatigue et la déshydratation n’aident pas mes capacités physiques et sportives déjà en temps normal très limitées) et je profite pendant 2 heures d’une vue magnifique, d’un aïoli qui méritait à lui seul la montée de la côte et de la compagnie de confrères et consœurs fort sympathiques.

Après les 3 kilogrammes d’aïoli, dans lesquels j’ai trempé une baguette entière, le tout arrosé d’une demi-bouteille de rosé, je m’autorise une petite sieste. On dira que c’est parce que j’ai totalement assimilé le rythme de la Riviera (en vrai, si je me rends dans une salle dans cette état, je ne vais y faire que ronfler de toute façon).

Quelques heures plus tard, le visage bouffi et avec l’haleine qu’on imagine, je me rends dans la salle pour You were never really here, nouveau film de la réalisatrice Lynne Ramsay, présenté en compétition officielle (et le dernier présenté pour cette édition). La réalisatrice fait avec ce film une proposition radicale, un portrait tourmenté où la musique et l’image ont été particulièrement soignés et où Joaquin Phoenix livre une performance magistrale (il est à ce jour, mon favori pour le prix d’interprétation). C’est un film dont on sort en ne sachant pas si on a adoré ou si on n’a pas tout compris. Ce n’est pas tant la narration qui gêne que le foisonnement d’idées, de trouvailles, d’expérimentations et d’émotions. C’est un cinéma fort qui ne laisse pas indifférent. Et c’est beau que ce soit sur cette oeuvre totalement décalée que se clôture la compétition.

D’ici dimanche ce sera le temps des rattrapages, du bilan avant que le jury ne dévoile ses choix. En plein dans le second souffle, je ne réalise pas que c’est bien la fin. Et pourtant…

Lucile

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Une réflexion sur “Cannes 2017, jour 10 : courir l’aïoli

  1. gill dit :

    je vous ai découvert sur le podcasts de nociné
    et votre coup de cœur desplechin m’a donné envie de vous lire un peu plus
    je ne suis pas déçu
    merci
    g.

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