Des enfants déformés

Ce n’est pas faute d’avoir été prévenus : il est hyper difficile d’accepter que l’école déforme les enfants que l’on avait tenté de modeler à notre image jusque là. Nous rêvions que nos mômes soient les plus tolérants du monde, et les voici qui reviennent chaque soir avec des idées reçues à la pelle, que nous tentons tant bien que mal de déconstruire. Oui mais que vaut la parole d’un père et d’une mère face à celle de la meute qui entoure nos enfants à chaque minute de la journée (meute dont ils font également partie à leurs heures perdues, ne nous leurrons pas) ? Expliquer à un garçon de 4 ans qui aime le rose que ses pseudo-potes qui se moquent de ses chaussettes « de fille » sont des crétins, rappeler à une fille de 6 ans que le mariage n’est pas une finalité (mais qu’on peut se marier avec un homme ou une femme quel que soit son genre)… Pas simple d’être plus convaincants que les copains et les copines, dont certains ont sans doute des parents moins ouverts à la discussion que nous.

J’imagine que c’est la répétition de ce genre de petits événements qui finit par pousser certains parents à retirer leurs enfants de l’école pour leur prodiguer eux-mêmes un enseignement à domicile, ou à les placer dans des écoles plus spécifiques où les étiquettes sont proscrites et où la tolérance est reine. Mais ce n’est pas notre façon de voir les choses. Nous croyons à l’école publique, au brassage, et à cette idée selon laquelle nos enfants, bien que nous tentions d’en faire de bonnes personnes avec des tas de qualités incroyables, ne sont pas intrinsèquement supérieurs aux autres. Et puis loin de nous l’idée de les faire vivre dans une bulle (même si c’est parfois tentant). Repousser le moment où ils seront confrontés à la violence du monde extérieur, c’est pour nous un mauvais calcul. Tout comme en tant que prof et parent je ne suis pas favorable à la suppression des notes parce que j’ai peur qu’ensuite nos enfants ne sachent pas supporter la pression des examens.

En attendant, il faut donc supporter le fait que les relations prétendument amicales de nos gosses aient plus de l’influence sur eux que l’ensemble de nos discours éducatifs. Quand les fêtes d’anniversaire de Mia et de ses copines se sont mises à ressembler à de gigantesques concours de qui offre le plus de cadeaux à ses invité(e)s et de qui pousse les cris les plus aigus, on s’est dit qu’on n’était pas sortis de l’auberge (et qu’on n’avait sans doute pas su dire stop à temps, aussi). On a beau répéter qu’il y a plus important que les cadeaux, que l’important c’est l’amitié sincère, qu’un cadeau fabriqué avec les doigts a souvent plus de valeur qu’un truc trouvé en tête de gondole chez Maxi King Toy, l’impression qui reste est celle d’avoir uriné dans un violon. Et c’est difficile d’enrayer cela. La prochaine fête où se rend Mia a lieu… dans un magasin de jouets. Où chaque convive devra arriver… avec un cadeau. Un jouet, forcément. Car si on amène autre chose, on craint. « Toi, tu m’offriras la montre Reine des neiges« , a dit la pseudo meilleure copine de notre fille. Cette gamine est un monstre d’autoritarisme. Elle choisit qui fait partie de la bande et qui n’en fait pas partie, qui court le plus vite et qui se traine comme une limace (si si, ça aussi ça se décide, vous ne pouvez pas comprendre).

Samedi, Mia ira à cette fête d’anniversaire, dans ce grand magasin de jouets glauque au fond de cette grande zone commerciale glauque. Elle s’y rendra avec un livre emballé dans du beau papier. On ne suivra pas l’idée cadeau soumise par la copine. Mia sera un peu triste, la copine fera un peu la moue, ce sera peut-être un drame, mais je crois que c’est ce qu’il faut. On ne peut pas se laisser enfermer dans ce genre de spirale. Les camarades de classe déforment nos enfants ? Alors à nous de déformer les camarades de classe. Pour que nos enfants n’attendent pas d’avoir trente ans avant de décider qu’ils peuvent être qui ils sont et qu’ils n’ont à se plier à aucun diktat. C’est terriblement naïf, mais je crois de plus en plus fermement que sans naïveté on n’est rien.

Thomas

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *