La petite maison blanche

Ernesto et Eulalia sont nés en dans les années 30 en Andalousie. Jeunes mariés, ils ont quitté l’Espagne et se sont installés dans une petite ville de Seine Saint Denis. Ni l’un ni l’autre ne parlaient français. Ils ont acheté une petite maison blanche dans laquelle leur fille et leur fils ont grandi. Eulalia a commencé à travailler dans un lycée comme cuisinière puis elle a gravi tous les échelons pour terminer sa carrière comme responsable des élèves. Ernesto, quant à lui, est devenu assistant comptable. Ses diplômes, celui du brevet des collèges et celui de technicien comptable, sont affichés dans leur salon. Ils le rendent fier.

Ils ont pris leur retraite, les enfants sont partis. Les années ont passé et ils ont décidé qu’il était temps. Temps de vendre la maison de leur jeunesse et d’aller finir leurs jours dans le village andalou qui les a vus naître.

Nous sommes entrés chez eux sur la pointe des pieds, demandant la permission de pousser des portes ou de monter un escalier. Mais il nous a fallu quelques minutes à peine pour savoir que nous avions trouvé notre maison. La première et la dernière que nous visiterions. Je pensais pourtant que tout cela prendrait du temps, et nous étions prêts à attendre. Je me rappelle lorsque nous avons vendu la maison où j’ai grandi, j’éprouvais une haine féroce envers ces inconnus qui entraient chez moi, certaine qu’ils ne mériteraient jamais d’y vivre. Alors je ne voulais pas devenir ce visiteur curieux qui ouvre les placards, et parle d’abattre la cloison d’une maison qui n’est pas encore la sienne.

J’ai tout de suite vu dans le regard de ce couple que cette maison-là, ils ne la quittaient pas de gaieté de cœur. Ils voulaient vendre oui, mais ceux qui l’achèteraient devraient s’en montrer dignes. Lui, bourru et inquiet, est rapidement parti ranger des outils dans le garage, elle, debout dans sa cuisine, souriait avec anxiété tout en donnant à Théodore des bonbons par dizaines. Puis elle s’est tourné vers moi et m’a dit : « On a été heureux ici ». Alors j’ai su que nous le serions aussi. Encombrée de leurs meubles mais riche de leur vie, la petite maison blanche nous a conquis. Comme on transmet un savoir, elle m’a parlé des cerises dont nous pourrions bientôt nous régaler, de la fenêtre qui donnait sur la rue et à travers laquelle elle aimait regarder les gens passer.

Dans les semaines qui ont suivi, après avoir signé une promesse d’achat, nous sommes revenus souvent voir la maison. Sans rentrer, sans sonner, juste pour la voir. Mais un dimanche matin, Ernesto revenait justement d’avoir été cherché le pain et nous a invité à entrer. Chaque dimanche, leurs enfants viennent déjeuner chez eux avec leurs propres enfants. Nous sommes tombés au milieu des préparatifs de ce repas de famille. Pendant que je parlais avec Eulalia, assise sur le rebord de la fenêtre de la cuisine, Ernesto a proposé à Théodore d’attraper des cerises dans l’arbre et l’a pris dans ses bras. Nous sommes rentrés chez nous avec un sac débordant de fruits. Ces cerises de jardin, légèrement acides et d’un rouge éclatant. Comme dans la maison de mon enfance.

Dans quelques semaines, elle sera la nôtre pour de bon. Cette maison avec une grille noire, un parquet qui craque et des travaux étourdissants. Cette maison qui, de l’extérieur, avec ses arbres et ses grandes fenêtres, me fait penser à un tableau de Magritte. En attendant nous l’imaginons, la rêvons, projetons sur elle nos envies de bibliothèques, de soirées entre amis sous les arbres. et de grasses matinées. Elle, notre petite maison blanche.

5 réflexions sur “La petite maison blanche

  1. Ces doux moments dit :

    Oh j’adore. .. on a choisi notre maison en Auvergne de la même façon. A peine nous étions dedans que nous savions que ce serait celle là. Il était important pour nous de savoir que ceux qui y avaient vécu y avaient été heureux.

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