Partir tout près

Certains week-end commencent dans les cris. L’air est électrique et les mots de trop succèdent aux vexations, les caprices à la mauvaise humeur. On prépare les sacs de voyage en oubliant la moitié des vêtements, le chat se faufile par la porte ouverte et l’enfant maléfique rit de nous rendre fous. Ce samedi-là était une de ces journées qui s’annoncent mal. Nous sommes montés dans la voiture en maudissant l’autre de n’avoir pas pensé aux gâteaux, d’avoir oublié le cerf-volant, d’être un parent indigne. Puis j’ai entendu Henri sourire et me dire : « On est vraiment mauvais pour les départs ». On est mauvais, mais on s’améliore. Nous avons roulé quelques kilomètres en silence. Moi qui ai longtemps détesté la voiture, je chéris aujourd’hui ces heures tous les trois. Le road-trip américain est passé par là et j’ai appris, avec eux, à aimer la route. La mer était encore loin mais peu à peu la tension s’est diluée. Théodore s’est endormi et le ciel est devenu plus clair.

Nous sommes arrivés à Berck-sur-Mer pour déjeuner. Théodore et moi avons sauté dans nos bottes puis filé acheter une barquette de frites. Il observait les mouettes avec inquiétude, encore échaudé par le souvenir de ce goéland gigantesque qui avait subtilisé son sandwich à Venise, veillant jalousement sur ses tomates cerise et adressant aux oiseaux des injonctions féroces. Je découvre avec mon fils cette enfance de pique-nique, les sandwichs dans le papier d’argent et les pommes rincées à la va vite puis enveloppées dans une serviette.

La mer est pour lui un grand terrain de jeu. Un espace pour courir à l’infini et ramasser des coquillages cabossés. Pour inonder son pantalon dans les vagues et rire très fort. Moi j’aime la mer grise de l’hiver, le sable chaud de l’été qui me brûle les pieds. J’aime surtout l’espace qu’elle ouvre sur le monde mais j’ai, et aurai toujours, besoin de la terre ferme. Pour Henri c’est autre chose. Il porte en lui l’héritage des marins de sa famille, de son enfance sur le port. Nos trois mers se confondent et se complètent. Assis tous les trois sur ce banc, les doigts couverts de sel, nous l’avons regardé se retirer lentement.

Nous avons ensuite passé de longues, très longues minutes à monter le cerf-volant. Faire passer le fil ici, tirer par-là, non, dans l’autre sens. Henri s’est accroupi près de Théodore qui tenait fermement les poignées. J’ai attendu leur top départ et j’ai lâché le cerf-volant. Il s’est élevé dans le ciel à toute allure, surfant sur le vent, tournant, virant, avant de s’écraser avec fracas sur le sable humide. A tour de rôle, nous lui avons redonné de la hauteur. Le vent soufflait si fort qu’il aurait pu nous emporter. Nous étions nombreux ce jour-là à avoir eu la même idée. Mais ces plages du nord sont immenses, il y a de la place pour chacun. On se sourit et on se salue, même lorsqu’on ne se connait pas. Le ciel était zébré de toutes ces couleurs vives et les rires des enfants se mêlaient au bruit de la mer.

Théodore a voulu marcher dans l’eau avec ses bottes. Je l’ai laissé faire, tout en le retenant par la capuche. Puis une vague un peu plus forte que les autres, sa main qui m’échappe et l’eau qui monte jusqu’aux genoux. Il a alors tourné vers moi ce visage qu’arborent si bien les enfants et qui dit : « C’est une bêtise mais comme je suis heureux, tu n’as pas le droit d’être fâchée. Hein maman ? » Nous l’avons changé près de la voiture avant d’aller faire un tour de manège et goûter. Une gaufre un peu trop cuite pour nous, une boule de glace au cassis pour lui.

La jetée s’est subitement animée. Des familles, des vélos, des promeneurs solitaires, des chiens. Il y avait foule là où quelques heures plus tôt nous étions seuls au monde. Nous avons donc repris la route vers cette toute petite commune de la Somme où nous avons déjà passé plusieurs week-ends. Comme toujours, nous avons tourné devant l’église, longé le ruisseau et salué l’âne dans son pré. Le château était là, chaleureux et bienveillant, comme ses habitants. En cette veille de Pâques, l’air était suffisamment doux, nul besoin de mettre du bois dans la cheminée. Je me rappelle notre première nuit ici, entrecoupée de réveils pour raviver le feu. Nous nous étions réveillés les joues rouges dans une chambre surchauffée, blottis sous des tonnes de couette. Loin et heureux, comme dans la petite école d’Hesperus, Colorado.

Nous avons retrouvé nos hôtes pour le dîner. Les assiettes et les couverts étaient déjà disposés sur la table en bois. Comme toujours, la conversation et le repas furent délicieux. Nous sommes des gens d’habitude. Les voyages, les années et les envies d’ailleurs n’y changent rien. C’est pour cela que nous revenons dans le château d’Isabelle. Sont-elles si fréquentes, ces rencontres simples et belles qui donnent envie de se revoir alors qu’on se connait à peine ?

Le lendemain matin, j’ai entendu Théodore quitter son lit à pas de loup. Il a marché pieds nus jusqu’à la fenêtre et entrouvert le rideau en murmurant : « Je crois que les cloches de Pâques sont passées… ». Après un petit-déjeuner rapide, Isabelle lui a tendu un grand panier. A mesure que nous ramassions des œufs, des lapins, des poussins en chocolat, une petite armée de poules s’est mise à notre poursuite. La matinée était belle et fraiche, comme le sont les premières journées de printemps.

Le week-end s’est achevé en douceur et nous avons regagné Paris plus légers. A l’arrière, je n’entendais que le bruit discret des emballages de chocolats ouverts à la va-vite. Théodore, pourtant trahi par ses moustaches, a nié en riant. Puis il m’a dit : « On va où maintenant ? » On rentre à la maison, là où nous sommes toujours heureux de revenir. Mais on repart bientôt. Tout près puis très loin, c’est promis.

2 réflexions sur “Partir tout près

  1. Sarah Ymum dit :

    C’est beau. Les mots, le rythme, les images… Peut-être parce que je nous y retrouve un peu aussi, car à notre façon, nous ne sommes vraiment pas doués non plus pour les départs… Merci pour cette belle lecture.

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