La nuit américaine

Approcher un ours polaire,  voir sa fille entrer à l’université, lire tous les livres d’Henry James, voir une éclipse totale de soleil. Allan voulait faire tout cela avant de mourir. Il avait les cheveux gris et les yeux bleus, une voix très douce. Nous l’avons rencontré le 21 août 2017, le jour où une éclipse a traversé les Etats-Unis de part en part pour la première fois depuis près de 100 ans.

Ce matin-là j’ai ouvert les yeux avant la sonnerie du réveil. Je me suis levée et j’ai couru vers la fenêtre en retenant mon souffle. Le ciel était bleu, le soleil déjà debout. Dans la salle du petit-déjeuner de l’hôtel à Chadron, Nebraska, les discussions d’experts allaient bon train. Les uns iraient vers l’ouest, les autres vers le sud, l’œil rivé à l’application météo de leurs téléphones portables. La chasse à l’éclipse commence toujours à l’aube par une chasse au soleil. Mais le ciel ici est infini, il y a plus d’espace que d’hommes pour le peupler.

Nous avons choisi de retourner vers le Wyoming, là où notre voyage avait débuté 3 semaines plus tôt. Il y avait déjà du monde partout : dans les rues, sur les parkings, dans la cour des lycées ou sur la pelouse des stades de foot. Le sourire américain était sur tous les visages. Ce grand et vaste sourire qui donne l’impression que la vie est toujours belle, qu’elle est toujours juste. Alors qu’elle est, dans ce ventre inconnu de l’Amérique, tout sauf juste. On peut rouler des dizaines de miles sans croiser personne, juste des baraques brinquebalantes, des carcasses de voitures et quelques âmes égarées. Mais des âmes qui sourient.

Après plus d’une heure de route nous nous sommes garés le long d’un champ, entre deux énormes pick-up. La lune avait juste commencé à grignoter un peu de soleil. Théodore a joué avec son père sous un arbre gigantesque. Tout autour du tronc, le sol était jonché d’os d’animaux et d’herbe brûlée. Je ne sais pas quel genre de cérémonie étrange s’était tenu ici. Je lui ai répété mille fois de ne pas regarder le soleil dans les yeux. Il a été patient, comme nous tous. Les gens venaient des quatre coins des États-Unis. La plupart avait tout prévu : du hamac à la chaise pliante en passant par la glacière et les sandwiches. Mais, juste à côté de nous, un jeune homme dont la voiture était immatriculée dans le Maryland avait simplement des lunettes. Il a jeté sa veste de costume sur la plage arrière de sa voiture et s’est assis sur le capot. Il était silencieux, recueilli, mal à l’aise dans ses chaussures de ville. Avait-il fait d’une traite les 1800 miles de route depuis Baltimore en sortant du travail la veille au soir ?

Autour de nous, l’atmosphère a commencé à changer. Très lentement, l’air est devenu plus frais, un vent léger s’est mis à faire trembler les feuilles du grand arbre. Pendant toute la durée de l’éclipse, il a été mon repère. Le mien et celui d’Allan qui se tenait tout près, debout devant sa voiture remplie à ras bord. Nous avons commencé à parler, de lui, de nous, de Paris si loin et de l’éclipse si proche. Il devait être là, il s’était juré de voir ça au moins une fois. Contrairement à tous les autres, il avait orienté son appareil photo vers la plaine juste derrière nous : « Il parait qu’à l’instant où l’éclipse est totale, le dernier rayon s’étend sur l’horizon et submerge le paysage… »

Plus encore que de voir le soleil disparaitre, il voulait voir l’effet de sa disparition sur la nature et sur les hommes. Allan avait assisté à une éclipse partielle dans les années 60, assis sur les genoux de sa grand-mère dans une ferme du Missouri. Je lui ai raconté celle de 1999, dans le jardin de la maison de mon enfance. La lumière irréelle et, pendant un instant, ma crainte de voir le monde prendre fin. Notre conversation n’a duré que quelques minutes mais, entre-temps, la luminosité avait baissé d’un cran : «On se voit après ? », « Si le monde n’a pas pris fin » m’a-t-il répondu en souriant.

Théodore courait toujours autour de l’arbre, indifférent à la nuit qui, peu à peu, nous a engloutis. Nous avons pris notre fils dans nos bras et fait le décompte des dernières secondes avec fébrilité. Puis le soleil a disparu… J’ai senti une grande vague parcourir mon corps, comme un vertige. Nous avons retiré nos lunettes pour regarder cette lune parfaite. Le soleil n’était plus qu’un anneau de lumière furieuse. Cette nuit éphémère, en plein jour, n’avait rien de réel. C’était une nuit de cinéma comme le cinéma n’en fait plus. Après la clameur et les rires, le silence s’est fait. Il ne restait plus que le bruit du vent dans les branches du grand arbre.

Après deux longues minutes, la lune et le soleil ont desserré leur étreinte. Les oiseaux ont recommencé à chanter et les êtres humains à parler. Je suis allée voir Allan pour lui dire au revoir. Il m’a serré dans ses bras et m’a souhaité bonne route : « On se croisera peut être un jour à Paris, qui sait ? »

Nous sommes remontés dans la voiture encore un peu abasourdis. Et c’est sous un soleil écrasant que nous avons ensuite roulé vers le Colorado. Après 10 heures d’embouteillages monstrueux nous avons trouvé refuge dans un motel déglingué, loin, très loin de l’endroit où nous aurions dû être. Nous nous sommes écroulés sur nos lits tout habillés, poisseux et affamés.

Cette éclipse couronnait trois semaines de voyage sur les routes américaines, trois semaines de cailloux jetés dans des torrents, de montages gigantesques et de marches dans les forêts du Wyoming, du Montana, de l’Idaho et du Dakota. Le ciel nous a tout donné : des soleils couchants à couper le souffle comme des averses inouïes. Et la nuit en plein jour.

 

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