Par hasard

Il y a quelques jours, au détour d’une conversation, une amie m’a dit : « Ce matin j’ai croisé ma grand-mère par hasard dans la rue et on a été boire un café ». Je ne croiserai jamais plus mes grands-mères, ni par hasard, ni même en prenant rendez-vous. Pourtant, je n’ai pas été triste. J’ai juste trouvé beau qu’une grande personne ait encore la chance de prendre un café avec sa grand-mère. J’ai perdu la première à 13 ans, la seconde à 27. J’étais donc déjà adulte. Pourtant j’ai l’impression d’avoir été, près d’elles, une éternelle petite-fille.

Je pense souvent à elles, à leurs vies, à ces secrets qu’elles devaient me confier « quand tu seras plus grande » et que nous avons remis à plus tard. Ils sont perdus à jamais et mon imagination comble les vides. Quand ma grand-mère paternelle est morte, j’ai versé toutes les larmes de mon corps. Des larmes d’enfant, incontrôlables.  J’étais comme hébétée. J’ai pleuré sur sa disparition autant que sur mon enfance envolée. On dit qu’il reste les souvenirs, mais à ce moment-là ce n’est pas vrai. Il ne reste rien. Les joues tendres et parfumées, la voix, la chaleur ne sont plus là.

Si je la croisais par hasard, ce serait non loin de chez moi. Là où elle a toujours vécu. Je lui dirais : « On va déjeuner chez toi ? » Il y aurait une nappe sur la table, du saucisson avec des cornichons en entrée puis du foie de veau au vinaigre. On aurait des années de vie à rattraper. Des années qui ont été tellement riches que j’espère qu’elle accepterait de louper son épisode des Feux de l’amour pour qu’on puisse parler jusqu’au goûter, blotties dans le canapé. Quelques mois avant sa mort, j’ai pu lui présenter celui que j’aimais déjà mais à qui je ne l’avais pas encore dit. Elle m’a murmuré à l’oreille que je l’avais bien choisi.

Alors mamie tu vois, un an à peine après avoir vu tes cendres être dispersées dans un jardin, j’ai donné naissance à un petit-garçon. Il s’appelle Théodore. Je crois que tu l’aurais adoré et gâté plus que de raison. Il a de très grands yeux noirs et un caractère bien trempé. Je lui fais parfois tes fameuses tartines à la fraise dont je ne sais plus bien si tu les faisais cuire au four ou à la poêle. Mais je crois que c’était à la poêle, avec beaucoup de beurre.

Ensemble nous avons beaucoup ri. A en pleurer, à en avoir mal au ventre et aux joues. Au point d’être un jour expulsées d’une messe sous le regard consterné de ma mère. Tu aurais dû me raisonner mais tu n’étais pas raisonnable. Quelle chance j’ai eu que tu ne le sois pas.

Certains de nos canulars téléphoniques sont entrés dans la légende et sache que tu manques chaque jour à « l’Association des enfants maigres nés un mardi gras ». La boucherie que nous avions faite fermer en nous faisant passer pour les Services de l’hygiène est toujours là. La laverie où tu avais oublié des draps pendant deux ans, pour finalement les récupérer en racontant que tu avais dû déménager en urgence sur une base militaire en Corse, est toujours là également. Il y a bien entendu eu quelques ratés et parfois on rappelait, rongés par le remord : « Non mais finalement on va annuler la commande de 34 pizzas sans pâte ».

Peu importe tes défauts et les miens, les larmes que l’on a causées chez l’autre. Ça n’a plus d’importance. Moi j’aimerais que tu me racontes tes secrets. Je suis assez grande et déraisonnable maintenant, tu ne crois pas ?

Avec le temps, c’est finalement vrai qu’il reste les souvenirs. Une fois que j’ai cessé d’être si triste, la tendresse et le parfum de tes joues, ta voix et ta chaleur, tout cela est revenu se loger dans un petit coin de moi.

Tu sais, on me demande souvent comment tu étais.

Et je réponds toujours la même chose : « Mamie, elle était facile à aimer. »

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