Cannes 2019, épisode 3 : nuits blanches

Il apparaît assez clairement que l’accessoire mode le plus hype sur la croisette ce week-end soit le ciré petit bateau. Et en réalité, je ne regrette pas d’avoir amené le mien. L’imperméable est un allié sûr en ces instants de météo capricieuse. Et il n’y a pas que les festivaliers qui prennent l’eau. Les installations du festival sont aussi mis à rude épreuve. Les marches rouges dont floc floc quand on passe dessus et les portiques de sécurité près du palais sont inondés. J’y sacrifie une paire de chaussure et probablement un peu de ma santé. Près des pharmacies, les files d’attente commencent à s’allonger.

Je ne sais pas ce qu’il m’a pris d’aller voir Liberté d’Albert Serra au lieu de suivre mes collègues qui ont préféré aller dîner. Mais ce qui est clair, c’est que je me suis retrouvée pendant 2h15 à regarder la réflexion agressive du cinéaste espagnol sur le chant du cygne des libertins à la fin du 18ème siècle, dans une forêt, la nuit. 2h15 de chape de plomb, de spectateurs tendus à s’engueuler entre eux pendant le film, de spectateurs épuisés ou outrés par la complaisance à filmer la violence et le sexe et qui ont préféré fuir. Car les fauteuils ont claqué, en effet. Le film a commencé devant une salle pleine et quand la lumière s’est rallumée, nous n’étions plus que 3 dans ma rangée. Heureusement pour moi, en réalité, parce que la promiscuité avec mes voisins commençait à me mettre vraiment mal à l’aise. Il est impossible de ne pas penser à Salo de Pasolini. Mais je dois confesser que le propos là est beaucoup plus nébuleux et me semble bien moins politique. C’est probablement cette gratuité ressentie qui en fait une oeuvre pénible et éprouvante.

Les siffleurs, présenté en compétition, m’a beaucoup plus enthousiasmée. Il a en fait suffi de quelques secondes du morceau The passenger d’Iggy Pop pour conquérir la salle. Ce polar entre Roumanie et Espagne brille par sa maîtrise, son humour, son aisance à introduire les personnages et à les faire interagir ensemble.

J’étais fatiguée. Il était presque minuit quand je suis sortie du palais des festivals avec la ferme intention de rentrer me coucher. Mais une femme m’a interpellée « vous voulez des invitations ? ». Mon compagnon était avec moi et nous n’avions pas réussi à aller voir un film ensemble… j’ai regardé les places, vu que nous pourrions entrer et nous asseoir ensemble et je me suis décidée. Une année encore, j’allais voir un film de Gaspar Noé à Cannes. Après Love en séance de minuit, après Climax présenté l’année dernière à la quinzaine des réalisateurs, Gaspar Noé s’est donc payé le luxe de montrer au public cannois Lux Aeterna, moyen métrage de 50 minutes en forme de réflexion épileptique sur le cinéma. Est-ce que le film a un quelconque intérêt ? Non. Mais je ne peux pas m’empêcher d’applaudir la performance en tant qu’oeuvre d’art contemporain. En effet, dans ses dernières minutes, le film quitte la forme narrative pour ne plus être qu’une succession de plans stroboscopiques. Aucun malaise n’a été à déplorer (heureusement). Et je dois confesser que j’ai été emportée par l’absurdité du moment, cette salle bondée envahie par l’image, la lumière, le son, comme dans une communion collective en forme de trip. Est-ce que c’est du cinéma ? Je ne sais pas. Mais c’est une expérience, c’est sûr.

Ce samedi était aussi présenté Que sea ley, documentaire de Juan Solanas sur le combat pour la légalisation de l’avortement en Argentine. Et ça a été une réelle émotion de voir ces femmes en vert, ces pancartes, et ces messages sur le tapis rouge. Cannes, en tant que festival de cinéma, est aussi un lieu de revendications, de prise de pouls du monde, de combats menés et à mener.

L’anecdote du jour, c’est celle d’une actrice allemande qui s’empale sur un portail après avoir oublié les clés de son appartement. Tous ceux qui ont connu les colocations à Cannes savent combien il est compliqué de bien gérer ces histoires de clés, de qui est à l’appartement et quand. J’ai le souvenir d’un ami qui avait un soir (plutôt au petit matin) été retrouvé en train dormir sur le paillasson. Heureusement, cette actrice n’a été que blessée à la jambe. Mais le cinéma connait d’autres histoires d’empalement sur portail et elles sont plus tragiques.

J’ai commencé une playlist des morceaux les plus importants entendus cette année. Quand je ne suis pas dans une salle, j’ai donc maintenant mon casque sur les oreilles et je m’enfuis dans les souvenirs de cinéma que j’accumule ici. Je suis dans le film, presque toute la journée. C’est un sentiment grisant.

Parce que cette année, c’est une sélection d’une rare vitalité, je décide d’aller découvrir Perdrix présenté à la Quinzaine des réalisateurs. Avec un casting français quatre étoiles, le film d’Erwan Le Duc explore le concept de liberté, de vie, d’amour au travers d’une rencontre. Entre la romance et la comédie de forme, le propos existentiel exulte. C’est intelligent, profond, beau et doux. Tout ça à la fois, sur fond de Tchiki Boom de Niagara.

Portrait de la jeune fille en feu de Céline Sciamma (compétition) me bouleverse. Je pleure longtemps après la bouleversante scène finale. Comment expliquer que c’est le cinéma que je veux voir depuis toujours, que c’est celui qu’on devrait représenter aujourd’hui un peu plus. Des comédiennes d’une rare intensité portent un récit qui va bien au delà de la romance et du drame. C’est un portrait de femmes d’hier et d’aujourd’hui. C’est la rage, la colère, la passion qui bout dans le cœur et l’âme des femmes. Je disais en début de festival que j’avais envie de vivre. Au sortir de la salle, je peux dire que je ne me suis jamais sentie aussi vivante. Je sens la flamme en moi. Et je promets de la nourrir afin qu’elle ne s’éteigne jamais.

La difficulté à Cannes consiste à enchaîner les films et les émotions. Je suis encore complètement sous le choc du Portrait de la jeune fille en feu quand je rejoins la salle Debussy pour Chambre 212 (photo) de Christophe Honoré. Le prolifique cinéaste, à l’aise autant en littérature qu’en théâtre ou au cinéma, a tourné cet hiver ce qui se voulait comme une respiration, une bluette avec ses amis et fidèles comédiens. Et pourtant. Et pourtant il y a une grâce folle dans ce film sur le couple, la fidélité, sur les sentiments qui vieillissent, sur les corps et les âmes aussi, qui prennent de l’âge. J’en suis sortie transportée. J’en suis sortie amoureuse. Je me suis sentie vivante encore une fois mais d’une manière différente que la précédente. Quelle journée de cinéma !

Lucile

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