Cannes, jour 4 : mini Driver

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Chaque matin pendant Cannes, le festivalier enfile sa cape de fatigue. Parfois douce et enveloppante, parfois chape de plomb. C’est une condition sine qua non, un état qui est indissociable de l’acte de voir des films. Au beau milieu du week-end de trois jours, la fatigue est une compagne cruelle et froide qui fait frissonner, provoque des acouphènes quand elle ne travaille pas au remontage du film à la place de ceux dont c’est le vrai métier (il faut quand même avouer que certains films profitent de ces versions expurgées de 15 minutes, ou que le demi-sommeil où le film continue et que le cerveau enregistre le son est une expérience à faire au moins une fois dans sa vie de cinéphile).

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Cannes, jour 3 : Mademoiselle sent-bon

La séance de 8 heures 30 dans la grande salle du palais (plus de 2200 places), c’est le moment le moins glorieux du festival. Très vite, l’hygiène des festivaliers se dégrade (en particulier au balcon, dans l’espace réservé à la presse) et les esprits s’échauffent au moment de devoir lâcher son petit déjeuner mal caché au fond du sac au poste de sécurité (cette année, un esclandre causé par une misérable pomme a fait sourire les festivaliers). C’est donc à côté d’une personne littéralement roulé en boule pour finir sa nuit (genre position de sécurité dans les avions) et n’ayant pas croisé un déodorant depuis plusieurs jours que j’ai découvert Mademoiselle de Park Chan Wook.

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Cannes, jour 2 : Paradis espoir

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Je voudrais pouvoir vous dire que tout festivalier qui se respecte a des « trucs » pour pouvoir enchaîner soirée alcoolisée avec projection à 8 heures du matin. Mais la vérité c’est que ça n’existe pas (enfin pas légalement). J’attaque donc cette deuxième grosse journée par une douche qui n’a pas été assez revigorante, puis en me brûlant le crâne avec un fer à lisser pour finir par chouiner pour qu’on accepte ma carte bleue dans la boulangerie où je commande un expresso à emporter. 4 heures de sommeil haché et je suis quand même dans le grand théâtre lumière pour découvrir Ma loute à 8 heures. Et si la bande annonce du nouveau film du réalisateur-qui-a-autrefois-été-très-très-sérieux Bruno Dumont pouvait laisser dubitatif, Ma loute est bien une bonne grosse comédie. On y retrouve les obsessions du réalisateur (la foi, la famille, l’écart entre les classes sociales) mais traitée avec un filtre de comédie. Et si on rit franchement à des effets comiques assez audacieux et efficaces, le tout ne dépasse pas la simple farce. Mentions spéciales à Juliette Binoche et Luchini, aux jeux étonnants… mais inégaux sur toute la durée du métrage.

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Cannes, jour 1 : rester verticale

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Chaque année, le voyage se passe de la même façon. À la maison, il y a l’excitation et il y a l’angoisse, la certitude vissée au corps d’oublier quelque chose d’essentiel. Dans le train, cette pression retombe pour laisser place à une torpeur assommante. La dernière demi-heure de ce voyage est celle de la prise de conscience : la mer dans la fenêtre et les paysages qui ont un air de déjà vu. Deux escaliers dans la gare et arrive le moment le plus important : celui du premier pas dans la ville. Parfois, la chaleur prend à la gorge. Parfois c’est la cohue en smoking, accréditations au cou qui joue les comités d’accueil. Cette année, le ciel est gris et la foule semble absente. Les rues paraissent vides et cette absence renforce le sentiment d’une forte présence des forces de l’ordre.

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Les enfants du naufrageur

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« Les enfants qui s’aiment ne sont là pour personne
Ils sont ailleurs bien plus loin que la nuit
Bien plus haut que le jour
Dans l’éblouissante clarté de leur premier amour »

Jacques Prévert

J’ai 8 ans et je suis au cinéma avec un garçon. Nous nous tenons la main, nous sommes amoureux. Cet amour-là est bien réel. Il y a des sentiments, des émotions, un frisson qui parcoure le corps au contact de la main de l’autre. Mais c’est un amour d’enfant, de ceux que les adultes considèrent avec tendresse mais sans y croire. À la Pagode, dans cette salle presque vide, ma mère nous a laissé voir ce film seuls. Peut-être est-elle dans un salon de thé ou en train de regarder un autre film. Aucune de nous ne s’en rappelle. Ce jour-là je vois « Les enfants du naufrageur » au cinéma pour la deuxième fois.

Sur l’île de Bréhat, un groupe d’enfants enquête sur le décès de Martha, une vieille dame qu’ils aimaient beaucoup. Comme les Chiches Capons des Disparus de Saint-Agil, ils vont, de fausses pistes en secrets de famille, tenter de percer le mystère. Des enfants qui refusent de quitter leur île comme ils refusent de grandir. Ils savent pourtant que le jour viendra où ils n’auront pas le choix. Mais en attendant, Bréhat est leur royaume. Brigitte Fossey interprète la nouvelle institutrice malmenée par les enfants mais qu’ils finiront par accepter comme l’une des leurs. Et, dans le regard de la petite Paulette de Jeux Interdits, il y a la tendresse et la bienveillance de l’adulte qui n’a pas oublié la puissance des chagrins d’enfant. Jean Marais interprète le naufrageur du titre, dans un de ses derniers rôles. Il était pour moi la Bête amoureuse du film de Jean Cocteau. Il ne pouvait être que jeune et terriblement beau. Il est ici âgé, malade, mais sa présence auprès des enfants est magnétique et tristement belle.

Il y a dans le film d’aventures, un film d’amour. Parce que Marion et Benoît s’aiment. Ils ont les certitudes de leurs dix ans et se marient entourés de leurs copains pour honorer leur amour d’enfance avant que le temps ne les rattrape. R. et moi étions ces enfants. Inséparables, le cœur battant et l’envie d’en découdre avec la vie.

Ce film, je l’ai longtemps cherché. Mais impossible de le retrouver : pas de cassette vidéo, pas de DVD, pas même un passage à la télévision. J’ai souvent pensé à cette séance de cinéma comme à un moment fondateur. Ce film-là, à cet endroit, avec ce petit garçon. Se mélangent la naissance de mon amour pour le cinéma, mes premiers émois et la reconnaissance infinie à ma mère de m’avoir laissé les vivre.

Finalement, un peu par magie, un ami très cher m’a fait la surprise il y a quelques années de me l’offrir en DVD. Bien sûr, en dépit de tous mes efforts pour m’abstraire à mon jugement d’adulte, c’est un autre film que j’ai découvert. Pourtant la magie était là. Dans ces dialogues désuets, cette histoire tendre et le souvenir de la main tiède de R. dans la mienne. J’ai quitté l’île de mon enfance depuis longtemps, mais je n’oublie pas que c’est dans la salle d’un cinéma aujourd’hui fermé que j’ai aimé pour la toute première fois. Devant Les enfants du naufrageur.

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Paulina, l’héroïne féministe de l’année

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Dans 2 jours, je fêterai un anniversaire un peu spécial, et particulièrement cher à mon coeur : ce sera la première bougie de mon premier livre. Un essai sur le nouveau cinéma argentin, courant cinématographique cher à mon cœur, que j’ai eu le bonheur de voir publié aux éditions Playlist Society, et qui semble avoir séduit ses quelques centaines de lecteurs si j’en crois les retours (oui, question nombre de ventes, je suis encore un peu loin de JK Rowling). À ce titre, il n’est désormais pas rare que je sois convié çà et là afin de parler du cinéma argentin en général ou d’un film en particulier. Ce sera par exemple le cas lors du dernier week-end d’avril, où j’aurai la chance de me rendre dans plusieurs cinémas de Gironde afin d’y présenter Paulina. Si par le plus grand des hasards vous habitez non loin d’Eysines ou de Sainte-Foy-la-Grance, n’hésitez pas à venir voir le film et me rencontrer.

Paulina est le deuxième long-métrage d’un réalisateur trentenaire nommé Santiago Mitre, qui avait réalisé il y a quelques années un chouette film nommé El Estudiante, qui se déroulait dans le milieu des syndicats étudiants. C’était à la fois super instructif, avec un petit côté post soixante-huitard assez passionnant, et très accessible grâce à une construction pleine de jeux de dupes et de suspense. Paulina, qui est sorti dans les cinémas français ce mercredi, est nettement plus dur : c’est un film extrêmement courageux et osé qui ne peut pas laisser qui que ce soit indemne.

J’avoue être assez étonné (en bien) que le film ait reçu le prestigieux Grand Prix Nespresso de la Semaine de la Critique, succédant à des films comme Amours chiennes d’Alejandro González Iñárritu ou Take shelter de Jeff Nichols, pour ne citer que les plus populaires. Paulina est un film fait pour diviser, pour s’engueuler à la sortie de la salle, pour s’interroger pendant des semaines voire des années sur ce que chacun (et surtout chacune) aurait fait à la place de l’héroïne. Sans vouloir tout révéler de l’intrigue, il s’agit de l’histoire d’une jeune et brillante avocate, fille d’un magistrat renommé, qui décide de tout plaquer pour aller se rendre utile auprès de jeunes gens défavorisés à qui elle va notamment faire l’école. La vie de Paulina bascule au cours d’une nuit durant laquelle elle trouvera sur son chemin une bande de jeunes hommes armés de très mauvaises intentions.

La suite est extrêmement surprenante : traumatisée par les événements de cette nuit-là (appelons un chat un chat, elle est victime d’un viol), Paulina décide de n’écouter qu’elle-même et de rester sur place pour continuer le travail engagé… y compris auprès de certains de ses agresseurs. Je suis loin d’avoir révélé l’intégralité de l’intrigue, mais tout le film est régi par des questions morales hyper fortes. À plus d’une reprise, on se demande pourquoi Paulina agit de telle ou telle façon, pourquoi elle ne prend pas ses jambes à son cou pour retourner dans le milieu feutré d’où elle vient, pourquoi elle ne semble pas obsédée par la condamnation de son violeur et des complices de celui-ci… C’est extrêmement perturbant, ce qui était tout à fait l’objectif de Santiago Mitre et de son co-scénariste Mariano Llinás (un autre type très doué et assez fou, dont vous pourrez entendre parler si vous lisez mon livre). Mais la réponse est au final assez simple : Paulina agit comme cela parce qu’elle en a le droit, parce que c’est son histoire, son ressenti, son vécu. Et que personne n’a le droit de décider à sa place comment gérer l’après-viol. Bref, c’est un film à ne pas mettre entre toutes les mains, mais c’est encore une fois aussi accessible (n’ayez pas peur de l’étiquette « film d’auteur présenté au festival de Cannes ») qu’intelligent. J’ai eu la chance de voir ce grand film féministe il y a un an, avant même sa présentation à Cannes (petit privilège), et il me poursuit aujourd’hui encore.

À ce propos, je vous propose grâce à Nespresso de faire gagner à 10 d’entre vous 2 places pour aller voir Paulina en salles. Le film est sorti hier et il est projeté dans de nombreuses salles. Pour participer, il vous suffit de vous manifester dans les commentaires, en prenant bien soin d’inscrire votre e-mail dans le formulaire. Dimanche soir à minuit, je tirerai au sort 10 personnes parmi celles qui auront commenté au bas de cet article, et elles seront vite contactées afin de recevoir leurs places pour aller vite découvrir le film. Participez, vous ne serez pas déçu-e-s.

Le Petit Prince, divine surprise

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Je n’ai jamais aimé Le Petit Prince. Gamin, j’avalais les romans comme d’autres les parts de pizza, mais une aversion inexplicable pour le fantastique et la science-fiction me faisait repousser tout ce qui s’éloignait trop du pur réalisme. Le petit livre d’Antoine de Saint-Exupéry m’est vite tombé des mains. J’y voyais une poésie de bas étage, un petit concentré de niaiserie clairement surfait. Retomber sur une vieille édition du livre chez un bouquiniste ou découvrir l’attraction interactive du Futuroscope ne m’aura pas aidé à renouer avec cet univers dont je me disais tout simplement qu’il n’était pas pour moi.

Je n’ai jamais vraiment aimé les films d’animation. Gamin, j’ai vu plein de dessins animés, comme tout le monde ou presque, et j’en ai adoré certains. Mais dès que j’ai atteint l’âge suffisant pour pouvoir me délecter de ce que j’appelais les vrais films, j’ai délaissé l’animation aussi longtemps que j’ai pu. Là encore, difficile d’expliquer l’origine du mal ; toujours est-il que l’impossibilité chronique de m’identifier à des personnages animés me rendait imperméable aux émotions qu’ils étaient censés véhiculer. Guère ébahi par la majorité des Pixar, complètement blasé par 90% des Ghibli, je n’ose même pas vous dire ce que je pense de Ratatouille ou du Tombeau des lucioles. Vous ne m’adresseriez plus jamais la parole, comme tant d’autres avant vous.

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C’est donc un peu à reculons que j’ai emmené Mia voir Le Petit Prince version film d’animation 2015. Et c’est à ma grande surprise que j’ai totalement adoré ça. Malin, le scénario utilise le personnage de Saint-Exupéry comme le héros d’une histoire que découvre petit à petit une fillette esseulée, sommée par une mère aimante mais débordée de passer son été à peaufiner son niveau scolaire. C’est grâce à un voisin farfelu, un vieil aviateur barbu (joli hommage à Saint-Ex), que la petite fille sans prénom va découvrir le petit prince. Et nous avec.

Je ne sais pas si le film a été pensé dans cette direction, mais il me semble idéal pour ceux qui, comme moi, n’aimeraient pas Le Petit Prince. Au départ très sceptique, préférant rester du côté concret de l’existence et tenter de rejoindre aussi rapidement que possible le monde des adultes, la petite fille succombe progressivement. Et là, magie : le processus d’identification se met en place. Comme elle, avec elle, on finit par avoir envie d’envoyer valser les listes, les plannings, les organisations millimétrées, pour qu’enfin un peu de vie et d’improvisation puissent entrer dans notre existence. Ma vie actuelle me va comme un gant. En revanche, gamin, je pense que cela ne m’aurait pas fait de mal qu’un vieil aviateur gentiment fêlé vienne me sortir de ma chambre grâce à ses histoires. Je serais sans doute devenu un enfant plus fantaisiste, plus imaginatif. Des qualités que je n’avais pas à l’époque, et que j’essaie de travailler maintenant que je suis adulte.

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Le réalisateur Mark Osborne (déjà auteur de Kung Fu Panda, que j’aime plutôt bien, soyons francs) a réussi un mélange assez audacieux. Il y a d’une part cet univers « à la Pixar », avec sa petite fille aux grands yeux intelligents et sa maman trop souvent absente. On retrouve d’ailleurs pas mal de thèmes communs avec le récent Vice-versa, que j’ai trouvé intéressant mais surtout très anecdotique dans sa façon d’aborder pour la millième fois le triste glissement entre l’enfance et l’âge adulte (oui, je sais, je n’ai pas de cœur). Et il y a ce monde du petit prince, avec ses textures ressemblant à du carton, mais en bien plus élaboré. Comme si lui, son renard et sa rose venaient de sortir des dessins de Saint-Exupéry pour se matérialiser devant nous. Tout cela finira par fusionner dans une dernière partie dont je préfère ne rien dire (très peu d’images semblent avoir filtré, et la bande-annonce garde la surprise). En tous les cas, le final du film m’en a remis un coup derrière la tête.

Kafkaïen, d’une noirceur à couper le souffle tout en étant supportable par les kids (Mia a adoré aussi), le film est l’un des premiers à trouver le ton juste sur l’enfance qui nous quitte peu à peu lorsqu’on devient un adulte. Ça n’est ni prise de tête ni larmoyant : ça touche juste une forme de vérité rarement atteinte sur ce thème. C’est l’une des premières fois que je me suis réellement identifié à des personnages d’animation. Je me suis senti aussi proche de la petite fille que du petit prince. J’en suis ressorti le souffle un peu coupé. C’est toujours beau d’être surpris au cinéma. Ça arrive de moins en moins souvent. Mais en cette année au cours de laquelle je suis assez peu allé dans les salles obscures, Le Petit Prince constitue pour moi la jolie claque existentielle de 2015. Allez comprendre.