Comment éviter de se fâcher avec la terre entière en devenant parent ?

Ces 7 dernières années, je peux dire que j’ai lu une quantité de publications, topics de forum et d’articles de blog sur le sujet de la parentalité. Des heures de lecture dans le but de m’y retrouver un peu plus dans cette jungle de la parentalité qui laisse à penser qu’on est un peu les premiers à se lancer dans l’aventure.  Lire la suite

« Vous n’aurez pas ma haine » Antoine Leiris

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« Chaque fois que Melvil est à la crèche, je me mets à mon ordinateur pour y expulser tous ces mots qui habitent dans ma tête. Comme des voisins du dessus qui écoutent la musique trop fort. C’est pour les faire taire que je les tape sur mon clavier, pour qu’ils cessent de se battre et me laissent dormir. »

Très vite après les attentats, l’innommable a eu un visage. Souriant et radieux, il disait la vie, la joie, les souvenirs de vacances et les dîners entre amis. Des parents cherchaient leur fils, des femmes leur mari, des frères leur sœur. Au lendemain du 11 septembre, des affiches étaient apparues un peu partout dans les rues de New York. Elles disaient la même attente. 15 ans plus tard, internet a pris le relais. À coup de retweets et de partages nous avons tous espéré que Maxime, Thomas, Matthieu ou Hélène réapparaitraient. Avec leurs visages souriants, pour d’autres vacances et d’autres dîners entre amis. Puis, comme le temps fait pâlir les affiches et anéantit l’espoir, les visages ont disparu.

Antoine Leiris a perdu sa femme, la mère de son fils de 17 mois, au Bataclan. Trois jours plus tard, il a adressé aux terroristes une lettre sur sa page Facebook. « Vous n’aurez pas ma haine. » a été partagée plusieurs centaines de milliers de fois. Cette lettre est devenue un livre en forme de journal de bord. Il s’ouvre le 13 novembre et se referme au matin du 25 novembre, lorsqu’Antoine Leiris se rend pour la première fois avec son fils Melvil sur la tombe de sa femme. Ces 12 jours sont le chemin du chagrin jusqu’au début du deuil. Ils sont le récit de l’après : la première fois que ce papa coupe les ongles de son fils, ces petits pots que les mamans de la crèche préparent jour après jour pour Melvil. Comme une chaîne de solidarité alimentaire, combler l’absence d’une mère avec une compote à la poire.

Antoine Leiris dit l’absence intolérable et le quotidien qu’il faut réinventer. Sans complaisance et sans pathos, il raconte avec fluidité cette vie qui continue et que la présence d’un petit garçon de 17 mois oblige à rendre belle. Prendre le chemin qu’il préfère pour rentrer de la crèche, le faire rire, lui raconter des histoires. Même si parfois, ce père craint de perdre pied et s’interroge : « Aurais-je le droit de ne pas être courageux ? Le droit d’être en colère ? Le droit d’être débordé ? Le droit d’être fatigué ? » Les jours passent et les étapes se succèdent. Après la sidération, l’attente, l’espoir, puis l’abîme. Au dehors, le monde continue de tourner.

Antoine Leiris ouvre sa porte à l’employé qui vient relever le compteur EDF, il ouvre les lettres qui affluent du monde entier, il doit choisir dans le placard de sa femme les vêtements dans lesquels elle sera enterrée. L’amour qu’il lui porte, la beauté et la simplicité des mots qu’il emploie pour parler d’elle sont des cadeaux : « Je passe ma main sur les tissus dans la penderie. Chaque matière est un souvenir. » C’est un récit poignant et pur, utile, qui suscite une émotion sincère. Si le drame est inimaginable, c’est pourtant la vie qui jaillit à chaque page : celle de ceux qui restent et tentent de faire surface mais aussi celle de la disparue. Elle n’est pas un corps allongé derrière la vitre de l’institut médico-légal, elle est l’amante, la mère aimante et l’amie fidèle.

En lisant « Vous n’aurez pas ma haine » j’ai pensé au livre d’Emmanuel Carrère « D’autres vies que la mienne ». A la fin du récit, Patrice, dont la femme est morte d’un cancer, est assis devant son ordinateur avec sa fille Diane qui n’avait que quelques mois à la mort de sa mère : « La musique commence, les images défilent. Patrice regarde sa femme. Diane regarde sa mère. Patrice regarde Diane la regarder. Elle pleure, il pleure aussi, il y a de la douceur à pleurer ainsi tous les deux, le père et sa toute petite fille, mais il ne peut pas et ne pourra jamais plus lui dire ce que les pères voudraient dire à leurs enfants, toujours : ce n’est pas grave. »  Antoine Leiris ne le pourra pas non plus.

D’Hélène Muyal-Leiris je ne connais que le visage souriant, encadré de cheveux tantôt blonds ou bruns, tel qu’il apparait sur internet. Après avoir lu livre de son mari, je connais le nom de son parfum, je sais qu’elle aimait le rock’n’roll, qu’elle passait du temps à se maquiller devant le miroir de sa coiffeuse. Mais je sais surtout qu’elle est aimée, infiniment. C’est peu, mais c’est considérable.

Plus qu’un témoignage bouleversant « Vous n’aurez pas ma haine » est aussi un livre plein de promesses. Celle d’une vie que l’on espère radieuse pour ce petit garçon et son père, mais aussi celle, espérons-le, d’autres livres à venir. Un écrivain est né.

Antoine Leiris, Vous n’aurez pas ma haine, Fayard, 2016. 

Grandir et se découvrir avec The Panda Family

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Comment aurais-je pu résister lorsqu’on m’a proposé de lire The Panda Family ? Impossible de ne pas succomber au charme de cette famille Panda heureuse et joyeuse. « Le livre des secrets » est le premier tome d’une série à venir de « livractivités » pour les enfants de 6 à 10 ans sur le thème du bonheur. Théodore est encore petit pour apprécier toutes les subtilités du concept mais j’ai choisi de lui lire cette histoire comme un livre classique. Et comme ici, nous aimons les pandas de mère en fils, le succès a été immédiat. Œuvrer à l’épanouissement de nos enfants, les accompagner sur le chemin du bonheur et leur donner confiance en eux : tel est l’essence même de notre rôle de parent. The Panda Family est précisément là pour nous y aider.

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The Panda Family a été imaginé par Laura Girardot et Fabrice Guieysse et mis en image par l’illustratrice Julie Olivier. De nombreux autres spécialistes se sont également associés au projet : thérapeutes, enseignants, testeurs mais aussi deux sponsors de choix en la personne de Tal Ben-Shahar et Florence Servan-Schreiver respectivement professeur de psychologie et écrivain et professeur de bonheur. The Panda Family n’est pas qu’un livre, il propose également des activités que l’enfant réalise seul mais aussi des activités à faire en famille. L’enfant peut écrire sur le livre et est vraiment partie prenante de l’histoire.

Pandato, le petit héros âgé de 6 ans et demi, vient juste de déménager avec toute sa famille. Il découvre sa nouvelle maison mais aussi… sa nouvelle école. Son grand-père lui parle du mystérieux Livre des Secrets. Et ce secret n’est pas des moindres : il est la clé du bonheur. Pandato sera accompagné dans cette aventure trépidante par ses nouveaux amis mais aussi son mouton de compagnie. Enigmes, parcours semé d’embuches, questions plus philosophiques sur le bonheur, les rêves, le bien-être : The Panda Family propose tout cela à la fois. Difficile pour moi de juger de la pertinence du concept car mon fils est clairement trop petit pour les activités. Je me suis également demandé si cette « quête de la paix intérieure » n’était pas une préoccupation d’adulte plus qu’un questionnement d’enfant. Eux qui vivent dans l’instant et sont plus dans le ressenti. Je crois néanmoins que ce livre peut être une bonne base pour aborder certaines interrogations des plus jeunes et un support intéressant pour les parents.

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J’ai particulièrement aimé :

  • L’esthétique moderne et ludique
  • Les définitions des mots compliqués entre parenthèses
  • Les conseils plein de bon sens distillés tout au long du livre : noter les choses positives de la journée dans un carnet, ses rêves…
  • Le côté interactif du livre. En me replongeant dans ma lointaine enfance, je réalise que c’est précisément ce que j’aimais : avoir ce sentiment que le livre s’adresse à moi, en personne !
  • Les activités à faire en famille
  • Le petit panda roux : un bon moyen pour aborder la question de la différence !

The Panda family est disponible sur Amazon à 14 euros.

Lectures du mois de janvier

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C’est une histoire de bonne résolution culturelle. 300 films et 60 livres pendant l’année. Je sais bien que c’est trivial d’opposer aux oeuvres des comptes d’apothicaire mais j’en ai vraiment besoin pour garder le cap. Si je ne m’oblige pas un peu, je ne trouve pas le courage d’ouvrir un livre et d’y consacrer des heures (de précieuses heures qui pourraient être consacrées à du ménage ou à du travail). Même si le bouquin est passionnant, même si j’ai par miracle deux heures entières à tuer. Alors je commence une pile en début de mois, qui s’étoffe (ou pas), et je me donne pour mission de la faire descendre. Pari gagné pour janvier.

Ma soeur, cette fée carabossée de Clément Moutiez – Petite surprise d’un envoi d’attachée de presse, Ma soeur, cette fée carabossée, est un enchaînement de récits, témoignages, réflexions sur ce que ça fait vraiment d’être le frère d’une petite fille trisomique adoptée. Je dois avouer ma relative frilosité au départ. Étouffée par les clichés, j’avais peur du témoignage tire-larmes pour les ménagères en mal de misérabilisme. Et puis je me suis laissée charmer par Clément Moutiez, son ton incisif, son humour désarmant. À travers ses yeux, j’ai aimé Domitille, ses sourires, ses manies, son histoire d’amour. La difficulté évidente, le regard des autres, tout ça existe. Mais le plus riche et le plus beau ce sont les anecdotes simples et touchantes du quotidien. L’auteur se permet même le luxe d’un peu de cruauté. Mais ce n’est rien de plus que de l’honnêteté. Une belle honnêteté qui paye parce Ma soeur… se dévore avec un plaisir non dissimulé.

Psychose de Robert Bloch – Remplir des cartons en vue du déménagement est la meilleure excuse qui existe pour re-découvrir des livres qui prenaient la poussière. Thomas avait acheté Psychose, le livre à l’origine du film culte d’Hitchcock, et il attendait patiemment que je le découvre, noyé dans la masse de nos livres de poche mis en commun. Lire Psychose m’a permis de poser un regard nouveau sur le film, son audace, sa noirceur. Mais a rappelé ma passion pour les faits divers sordides du genre des méfaits du célèbre Ed Gein (qui a inspiré le personnage de Norman Bates). Même en connaissant par coeur les plus grands passages, même en ne découvrant rien du retournement de situation final, le roman de Robert Bloch m’a happée, et Norman m’a glacée.

Chroniques de la débrouille de Titiou Lecoq – Je ne cache pas ici mon inclinaison pour les écrits de Titiou Lecoq. Chroniques de la débrouille a été précédemment édité sous le titre Sans télé, on ressent davantage le froid, le livre raconte, à la manière d’un journal intime ou plutôt des récits publiés sur son blog, les années d’errance sentimentales et matérielles avant la consécration en tant qu’auteur. Des années de pigiste, de freelance, de fille à chat célibataire, loin du portrait de la pathétique célibattante qui a eu tant de succès avec son héroïne Bridget Jones. Titiou est une héroïne d’aujourd’hui, suradaptée à internet, inadaptée au monde extérieur. Alors que je chouinais au fond du lit qui me sert de bureau en pyjama copieusement agrémenté de tâches de raviolis prémâchés par les gosses, ces chroniques m’ont redonné de l’espoir. La perfection est une illusion. Seules méritent d’être racontés les aspérités et les moments de honte, les vraies chutes qui font tomber si bas qu’on est sûre de ne jamais s’en relever. Titiou a trouvé sa voie, moi j’ai trouvé le courage.

Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine de Vigan – Allez savoir pourquoi j’ai laissé croupir ce roman dans mes toilettes puis tout en bas d’une obscure pile de livres dont les formats me servent à combler les trous dans les cartons. Pourtant le titre m’a toujours interpellée, des personnes très bien me l’ont conseillée et le visage sur la couverture me donne envie de plonger dans ses yeux. Ce n’était pas le moment, sûrement. J’ai enfin donné de mon temps à Delphine de Vigan. En un coup, j’ai découvert sa plume, sa famille, ses névroses. Je me suis passionnée pour son histoire. J’ai, évidemment, trouvé des parallèles avec la mienne. Des portraits qui se ressemblent, des blessures qui se répondent. Mais la vérité c’est que je l’ai aimée, elle. Et que j’ai compris son besoin d’écrire, de s’approprier, de partager sans vraiment le vouloir. Une lecture qui m’a accompagnée longtemps après avoir refermé le livre, c’est rare. Et j’ai eu besoin d’en parler, ce qui est encore plus rare. Il fallait prendre le temps et, sous leur couche de poussière, les mots m’ont retrouvée.

D’après une histoire vraie de Delphine de Vigan – Dernier roman de Delphine de Vigan, D’après une histoire vraie, est une sortie de la rentrée littéraire. Charmée par Rien ne s’oppose à la nuit, j’ai décidé de passer encore quelques jours avec les mots de Delphine. Cette réflexion sur le travail d’écrivain, sur le réel, la fiction, le sacrifice de soi, elle m’a emportée. L’auteure s’efforce d’être honnête vis à vis d’elle, c’est du moins le sentiment que j’ai eu, et ce regard sans fard, bousculé mais étayé par la fiction, il m’a émue.

Extrasystoles de Carole-Anne Eschenazi

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Ce recueil de nouvelles, j’ai eu la chance de le lire il y a plus d’un an déjà, dans sa forme primitive. Son auteur, qui est aussi une amie très chère, m’a fait confiance et envoyé le manuscrit. Je l’ai imprimé, nouvelle par nouvelle, et il m’a accompagné dans les transports pendant plusieurs jours. J’ai essayé de le lire en oubliant qui était son auteur, ce que je savais d’elle et ce que je croyais deviner de son histoire derrière ces pages et ces personnages.

Ce recueil est composé de 17 nouvelles hautes en couleur, habitées par des personnages tantôt fous ou forts, tantôt rongés par la culpabilité, le désir ou la rancune. Les sentiments se bousculent et souvent ils débordent. C’est ce flot qui assaille le lecteur jusqu’à la dernière ligne de chaque texte puis lorsqu’on referme le livre une fois achevé. Des personnages que l’on oublie pas : Emma, Célia, Frapa, Léopoldine, Théodora, Armelle, Jeff et tous les autres. Trop en dire gâcherait le plaisir du lecteur mais sachez qu’il sera question ici d’amour, beaucoup, de désir, souvent. L’écriture est maîtrisée, les mots sont choisis pour toucher au cœur du lecteur. Et le moins que l’on puisse dire…est que ça fonctionne. J’ai souvent souri et parfois même ri en lisant ces histoires, alors que d’autres m’ont profondément émue.

Ma nouvelle préférée est « Le règne de la plume » (même si en réalité ma préférée n’est pas dans le recueil final, mais je ne désespère pas qu’elle soit dans le volume 2 !) dans laquelle un écrivain dévoré par son art place son talent au-dessus de tout, au mépris d’une vie sentimentale vouée à l’échec. Ce que j’ai particulièrement aimé dans cette histoire, une donnée qui revient souvent, est que cet Hector n’a pas le choix. Il est qui il est, victime de lui-même et bourreau malgré lui. Les personnages de ces nouvelles prennent des décisions radicales et vivent leur vie comme on abat un arbre d’un coup de hache. Ils aiment, ils tuent, ils sont tyranniques ou résolus…mais toujours avec panache. Une autre réussite de ce recueil est la manière dont les héros des nouvelles se répondent, ils entrent en résonance et, en tant que lectrice, j’aime ce sentiment d’en savoir plus sur eux qu’eux-mêmes, de grapiller des informations, de reconstruire un puzzle.

Vous l’aurez compris, je vous recommande chaudement la lecture de ce recueil que vous pouvez notamment commander ici. Carole-Anne a également accepté remercié de répondre à mes questions, un éclairage intéressant sur son ouvrage et son travail d’écrivain.

1/ Peux-tu me dire pourquoi tu as choisi de t’exprimer par le format de la nouvelle qui est plutôt rare dans la production littéraire actuelle ?

En fait, je n’ai pas vraiment « choisi » d’écrire des nouvelles. Je suis souvent tributaire de mon inspiration et, pour « Extrasystoles », chacune d’elles a jailli de moi sans qu’au départ il y ait eu volonté de ma part de les créer. Il se trouve que les personnages dont je voulais parler, ainsi que la tranche de vie qui m’arrivait d’eux et que je souhaitais raconter, se prêtait mieux au format court… Je sais pourtant que la prochaine grande aventure qui m’attend – après deux ou trois autres projets que j’ai en cours – est de m’atteler à l’écriture d’un roman. Un vrai roman, bien long, qui me permette de « vivre » plus longtemps avec mes personnages à l’intérieur de moi…

2/ La grande force de ces nouvelles est la personnalité de leurs personnages principaux. Comment as-tu constitué cette galerie de portraits, dont certains sont d’ailleurs liés entre eux?

Là aussi, il n’y avait rien de prémédité. Les idées venaient, les personnages faisaient valoir leur droit à exister et ma plume leur donnait naissance. Cependant, je dois avouer que ces personnages, tous emplis de névroses ordinaires, sont forcément nourris de bribes de ma propre vie, de mes propres obsessions, de mes propres névroses. Je me sers d’eux pour passer à l’acte, ou pour explorer le caractère radical d’un comportement. Ils agissent pour moi, souffrent pour moi, basculent pour moi. Je ne m’intéresse pas aux profils lisses et sages. Ne me passionnent que les héros tranchants, ambivalents, contrastés, placés en bord de gouffre. J’imagine que cela transparaît dans mon écriture.

3/ Quelle est la nouvelle qui résonne le plus en toi, et pourquoi ?

Difficile à dire. C’est comme demander à une mère quel est son enfant préféré. Elles résonnent toutes en moi puisque toutes contiennent, remaquillé, un élément de mon passé, ou de mes questionnements, ou de mes flips, ou de mes espoirs, ou de mes vérités à moi. Mais s’il faut vraiment choisir, j’avouerai que celle pour laquelle j’ai la plus grande tendresse est « Madeleine sans Proust ». J’aime la truculence de ce vieux général en retraite, il m’amuse et me touche.

Vous pouvez également retrouver Carole-Anne sur son blog et sur sa chaîne Youtube.

Lectures du mois de décembre

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Pour la troisième fois, on se dit que la fatigue ne passera pas par nous, qu’on gardera du temps pour soi, du temps pour lire, aller au cinéma, prendre un bain. Et pour la troisième fois, le quotidien est plus fort que tout. Les mois d’ajustement après la naissance d’un bébé sont toujours éprouvants. C’est pourquoi, j’ai très peu lu ces dernières semaines (et encore, ce temps de lecture s’est concentré sur l’hospitalisation du bébé). Merci à Esther qui est venu grossir la liste avec la dernière oeuvre de Larcenet, je brûlais d’envie de le lire mais j’ai finalement oublié de le commander et puis merci aussi pour Neverhome qui a accompagné les heures d’attente. Merci à Judith, qui m’a prêté L’Incal il y a de longs mois.

Neverhome de Laird Hunt – Esther est souvent à l’origine de colis surprises qui touchent toujours juste. Neverhome est tombé à pic, entre deux hospitalisations. L’arrivée du bébé m’a obligée à le laisser en suspens et puis finalement c’est à l’hôpital que cette lecture a trouvé son sens, comme une évidence. La semaine de la bronchiolite d’Alba, Neverhome n’a jamais quitté mon sac. J’ai trouvé beaucoup de force dans le récit de guerre de Constance, grimée en homme pour combattre pendant la guerre de Sécession. Pour nous donner du courage (et bien que le récit soit parfois sombre et dur, qu’il ne cache pas grand chose des horreurs de la guerre), j’en lisais de longs passages à voix haute quand nous étions seules. C’est un récit comme il devrait y en avoir plus, nécessaire, urgent même, un roman qui révèle enfin la vraie force guerrière des femmes. Et je vous invite sans réserve à vous y plonger, ainsi qu’à lire la chronique/interview d’Esther sur le sujet.

L’Incal de Jodorovsky et Moebius – Institution de la BD, L’Incal est aussi le rassemblement de deux grandes personnalités : Jodorovsky et Moebius. J’avais besoin de cette pause complètement science-fiction, de cet anti-héros obsédé par le tabac, les drogues artificielles, l’alcool et les prostituées en kit, de cette aventure métaphysique matinée d’humour noir. Je l’ai lu en shot, emportée par l’urgence et le rythme effrené de l’aventure. J’y ai retrouvé le plaisir enfantin des monstres de l’espace au nom imprononçable, à un univers futuristico-galactique.

Le rapport de Brodeck de Manu Larcenet – Quand nous nous sommes rencontrés, Thomas m’a fait découvrir Le combat ordinaire. J’ai aimé le nihilisme. Et puis je suis tombée amoureuse de Blast, dont les traits sombres, violents et arides reflétaient une réalité froide et une humanité à fleur de peau. Le rapport de Brodeck n’est pas un scénario original de Larcenet, puisqu’il l’adapte de l’auteur Philippe Claudel mais on y retrouve pourtant l’univers du dessinateur. Une nature omniprésente, cruelle et étouffante mais qui bizarrement crée un cocon presque rassurant de constance. Et puis l’homme. L’homme triste et laid, ses absurdités et sa violence. Le rapport de Brodeck est une plongée dans les tréfonds de l’âme humaine au moment de la seconde guerre mondiale, dans un petit village de montagne proche de la frontière allemande. Brodeck est à la fois la victime (il est survivant d’un camp de concentration) et le témoin et conteur du déchaînement de violence des hommes du village contre un homme appelé der anderer (l’autre). Je n’ai pas lu le roman de Claudel, mais j’attends avec impatience la suite du récit de Brodeck.

Mox Nox de Joan Cornella – Joan Cornella est un artiste hors norme, dont la patte enfantine et candide est dynamitée par un propos cynique à l’extrême. Par l’absurde, il questionne nos contradictions et la réalité de notre société. Régulièrement, je croise ses planches cruelles sur internet et nous en parlons parfois avec Thomas. C’était donc une évidence de retrouver ce recueil sous le sapin. Et je dois avouer que ses situations sordides se supportent mieux à dose homéopathiques, mais que rien, au contraire, n’est enlevé à la justesse du propos. Cornella est un clown de film d’horreur, rien de plus qu’un monstre terrifiant issu de nos pires facettes.

Lectures du mois d’octobre

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Avec les hospitalisations, je ne peux pas me plaindre, j’ai eu du temps pour lire. Et de charmantes âmes ont eu la délicate attention de m’envoyer de quoi élargir mes horizons. La pile des lectures a dons été bien fournie et j’ai pu me vautrer avec complaisance dans ce temps pour moi avant le grand bouleversement qui s’annonçait (maintenant que je suis en plein dedans, je peux vous le dire, ça devrait être gérable quand même).

La main gauche de la nuit par Ursula Le Guin – Bizarrement, je n’ai lu et ne lis presque pas de science-fiction. Peut-être parce que c’est un genre qui mérite d’être intronisé, par un bon conseil en particulier et l’enthousiasme d’un autre. En tout cas, ce n’est pas un genre de littérature qui a su venir à moi. Dans le colis de livres commandés depuis le Canada (un immense merci aux deux coeurs), il y a avait donc La main gauche de la nuit et son récit de voyage et de découverte sur une planète lointaine. En même temps que le personnage principal, il a fallu apprendre les codes sociaux, la diplomatie de cette planète et subir son climat difficile. Dans ma chambre surchauffée, j’ai parfois grelotté, été souvent surprise (en très bien en particulier quand la question de la sexualité et des genres est abordée) et je me suis laissé happer par cet univers hostile sans hommes ni femmes, mais avec beaucoup de subtilité.

The City & the City par China Melville – Ce polar étrange m’a rappelé un film qui avait marqué mon adolescence, Dark city (Alex Proyas, 1998). Le roman de China Melville utilise la ville à la fois comme décor et personnage, et même un personnage schizophrène avec ces deux facettes, l’une sombre et sordide et l’autre plus lumineuse mais hypocrite. Entre les deux, se déroule une enquête étrange, où aucun indice ne s’impose de lui-même et qui a des airs de plongée en pleine psyché d’un géant terrifiant. L’enquêteur Borlù navigue à vue dans ce brouillard épais, entre archéologie, histoire et fantasmes et codes politiques et juridiques absurdes, pour éclaircir le mystère du meurtre. Dans mon esprit, les visages et les corps perdus dans la ville avaient des airs de fantômes de Kurosawa et les villes plongées dans la pénombre comme dans le mystère et l’obscurantisme. Un univers glaçant pour une lecture captivante.

La brève et merveilleuse vie d’Oscar Wao par Junot Diaz – Je dois confesser que je n’avais jamais entendu parler de Junot Diaz avant de le découvrir dans le colis qui lui a fait passer la porte de chez moi. J’ai donc découvert que ce roman avait été couronné par un prix Pulitzer en 2008 (et que c’est pas rien quand même). La vie d’Oscar Wao n’a rien de vraiment exceptionnelle mais la plume de Junot Diaz offre à ce personnage et de sa famille, un destin tragicomique délicieux. Et ce qui m’a plus particulièrement ce sont les pirouettes de langages, une maîtrise magistrale du récit accolée à un parler métissé, savant mélange entre les générations, les cultures, et la rue. Comme sur la couverture, il y a de la couleur dans cette vie de nerd et c’est un point de vue que l’on ne croise pas tous les jours.

Les gens dans l’enveloppe par Isabelle Monnin – Cette lecture a tout particulièrement résonné en moi. Dans ce livre-concept (un roman inspiré par l’achat de 250 photos d’inconnus sur internet puis l’enquête pour les retrouver), j’ai revu ma propre famille, les souvenirs d’enfance, les photos jaunies qu’on ressort le dimanche et les révolutions des dernières générations, l’éloignement, la distance, la vie en ville. Le livre commence par un roman, portraits de femmes, sur l’abandon puis se poursuit sur une autre histoire, aussi réelle que touchante. Il n’y a que du vrai là dedans, et une sorte mélancolie douce à se voir se passionner pour ces inconnus quand on a délaissé ou qu’on délaisse, même sans mépris ou colère, ses proches. L’histoire de la vie. (voir ma critique plus approfondie sur Playlist Society)