La danse

Il y a tellement de monde dans le couloir que nous devons attendre quelques minutes à l’extérieur. Parents, grands-parents, frères ou sœurs, nous sommes tous sagement alignés pendant que les danseurs se préparent. J’ai discrètement interrogé Théodore au sujet du spectacle ces derniers jours mais il est resté évasif, presque désintéressé.

Le petit groupe s’agite et nous avançons lentement jusqu’à la salle. J’aperçois des petites-filles derrière une porte entrouverte. Elles rient et sautillent, faisant s’agiter les plumes roses et bleues qui colorent leurs chevelures. J’aime l’odeur de ces lieux, un mélange de bois et de poussière, de vieille peinture et de papiers jaunis sur les murs. Elle me rappelle qu’il y a très longtemps, j’ai moi aussi été une petite fille impatiente et inquiète à quelques minutes de son premier spectacle. Nous sommes parmi les derniers à entrer dans le studio et nous asseyons par terre. Les grands-parents de Théodore sont déjà là. C’était hier que j’étais un chat sur scène, maquillée comme une créature de Cocteau par une mère magicienne.

Quinze minutes passent. Lorsque la porte s’ouvre, le public espère que le spectacle commence enfin. Mais il ne s’agit que de parents retardataires sur la pointe des pieds.

Puis le silence se fait et la musique commence. Le premier groupe, de toutes petites filles de 4 ou 5 ans à peine, entre joyeusement dans la salle. Petites indiennes de Peter Pan, elles avancent d’un pas décidé dans leurs robes légères. Je ne les connais pas et pourtant je suis émue. Je les regarde en souriant, touchée par leur grâce enfantine et la délicatesse de leurs erreurs. Cela ne dure que 2 ou 3 minutes : de sauts, d’arabesques, de petits pas, puis elles saluent en ordre dispersé. Leur professeur les fait asseoir à l’extrémité de la salle, sous les barres de ballet en bois.

Les premières mesures de « L’air du vent », extrait de la bande-originale de Pocahontas, retentissent alors dans la salle. J’aime cette chanson, je sais que mon fils aussi. Deux petites filles en tutu entrent en tirant un long tissu bleu qui figure un torrent. A son extrémité, Théodore et l’autre garçon du groupe font onduler en rythme l’eau imaginaire. Mon émotion me prend par surprise, comme me surprend l’étonnante perfection de cette danse. Les notes de ce chant d’amour, ode à la nature et à la liberté, nous emporte tous.

Lorsque Théodore se trompe, il s’élance en courant pour reprendre sa place à petit pas rapides. Nos regards se croisent et je vois qu’il doute. J’entends ses questions silencieuses, sa peur de nous décevoir. Nous sommes pourtant si fiers de lui. Petit danseur au milieu d’une nuée de danseuses.

Une petite fille gracieuse le prend par la main et ils dansent ensemble. Elle a les cheveux relevés mais une mèche lui tombe dans les yeux. Cela ne dure que le temps de quelques mesures mais ces deux-là sont parfaitement coordonnés. Ils lèvent un pied, puis l’autre, tournent et virevoltent sans se quitter des yeux. Je ne vois qu’eux. La musique décline et les applaudissements s’élèvent. Le spectacle de danse se termine au milieu du chahut et des rires. Nous nous faufilons jusqu’au vestiaire où règne une atmosphère de fête. Théodore se change puis sort du studio à toute allure. Il court, comme toujours.

Alors que nous marchons jusqu’à la maison, il nous interroge : « Elle était belle ma danse ? ». Oh mon Théodore… Ta danse était belle comme tes 5 ans et demi, belle comme la rondeur de tes joues.

Esther

Quand on a l’espace devant soi

« Ces soirs où l’on a l’espace devant soi et où tout est possible, ce dont on a besoin, encore plus que d’une liberté, c’est d’une ivresse » Jean Grenier

Théodore se tient sur la pointe des pieds devant la fenêtre, comme à la poupe d’un bateau. Il regarde la pluie battante agiter les arbres. Je suis assise sur le lit, dans cette chambre de Cooke City que la tempête a plongé dans la pénombre. Henri est parti mettre un peu d’ordre dans la voiture, il reviendra bientôt. Les valises sont ouvertes sur la moquette : des livres, des papiers, des vêtements trainent un peu partout. Nous sommes fatigués. D’une fatigue qui n’a rien à voir avec celle d’une journée de travail ou d’école. Ici c’est la nature qui grignote notre énergie autant qu’elle la nourrit. Chaque soir, nous tombons en quelques minutes dans un sommeil sans rêve.

Après 21 jours sur les routes américaines, 5000 km parcourus et 6 états traversés, c’est cette image que je garde de notre voyage. En road-trip, il faut refaire chaque jour ou presque son paquetage, ne rien oublier dans ces chambres de motel qu’on ne reverra plus. S’installer au petit matin dans la voiture, mettre le GPS puis rouler. Certains jours il y a comme un léger flottement. Une direction mais pas de but. Colorado, Wyoming, Idaho, Montana, Dakota du Nord, Nebraska, les grandes lignes sont tracées, les points de chute des petites croix sur la carte. Pour le reste…

Alors qu’on nous avait prédit des parcs bondés et des files de voitures interminables, nous avons souvent été seuls pendant ces trois semaines. Ne croisant, lors de nos longues promenades, que d’autres marcheurs venant en sens inverse. Nous n’avons pas vu d’ours, mais je crois qu’eux nous ont vus. Leur présence, à la fois inquiétante et fascinante, était partout. Renonçant à acheter l’un de ces sprays anti-ours dont le dégoupillage s’apparente à celui d’une grenade et préférant écouter les conseils des rangers : « Si vous croisez un ours, grandissez vous, ne courrez pas, impressionnez-le ! », nous avons régulièrement improvisé des séances d’applaudissements et de chants pour impressionner le plantigrade imaginaire. Je ne sais pas si un ours a un jour renoncé à se confronter à nous grâce à cela, mais je sais que le rire de mon fils résonne encore dans les forêts du Wyoming et du Montana.

A Gallatin, nous avons marché plusieurs kilomètres pour atteindre une chute d’eau, nous frayant un chemin au milieu des arbres, montant et descendant au gré du relief. La forêt était si dense que le ciel n’apparaissait que par intermittence. Nous étions comme protégés du reste du monde par l’odeur des troncs humides. Tout à coup une voix grave s’est élevée derrière nous : « Vous êtes la famille Hot dog ! ». La veille, dans un supermarché de Livingstone, Henri avait demandé conseil à un père de famille pour choisir des saucisses. Il fait souvent ça quand nous sommes en voyage. Il pose des questions aux gens, sur tout et rien. Il leur sourit avec bienveillance. Je les avais observés de loin. Le type expliquait très sérieusement pourquoi il fallait prendre telle marque et pas une autre. Nous l’avions chaleureusement remercié, pour finalement choisir un autre paquet. Nous avons ri de ces retrouvailles inattendues. Il était avec sa femme et leurs 6 enfants. Ces gens étaient drôles, curieux de nos métiers, de nos vies à Paris. Leurs deux chiens surexcités sautaient entre nos jambes. Ils vivaient tout près de là, dans une grande maison : « Promettez-nous de revenir en hiver pour voir la forêt sous la neige ». Alors on a promis.

La cascade est apparue dans la lumière de la fin d’après-midi. Un énorme tronc barrait la rivière, j’ai marché dessus avec prudence, tenant fermement la main de Théodore. Nous sommes restés longtemps assis sur de gros rochers, parfois éclaboussés par l’eau glacée.

A chaque fois qu’il croisait un cours d’eau, une rivière, un torrent, Théodore se précipitait pour y jeter des cailloux. Un jour, nous l’avons laissé enlever ses chaussures pour tremper ses pieds dans la rivière Yellowstone. Il est tombé dans l’eau, évidemment, et Henri l’a porté sur ses épaules juqu’à la voiture, ruisselant et heureux. Il avait les pieds glacés et j’ai ouvert la valise sur une route poussiéreuse pour lui trouver des vêtements secs avant de rejoindre notre prochain point de chute . Il s’est endormi dans la voiture, les cheveux humides et des tâches de rousseur toutes neuves sur le visage. Je l’ai réveillé en arrivant à l’hôtel. Comme tous les soirs, il fallait décharger la voiture, déposer les valises puis rassembler nos dernières forces pour trouver  un endroit où dîner.

J’ai aimé plus que tout ces soirées où nous avons marché à la recherche d’un restaurant dans des villes qui n’avaient qu’une seule rue, nos chaussures de randonnée alourdies par la terre. Nous dinions tôt, de choses simples, parlant de la journée écoulée, de l’absolue perfection de la nature. De notre certitude de revenir un jour pour continuer à explorer ce pays dont nous sommes tombés irrémédiablement amoureux.

Quand nous parlons de ce voyage, nos phrases commencent souvent par : « Tu te souviens quand nous étions sur la route et que… » Je peux la compléter à l’infini. Tu te souviens quand nous étions sur la route et que je t’ai demandé de t’arrêter parce que j’avais aperçu un cheval sauvage près du Bighorn Canyon ? Tu te souviens quand nous étions sur la route après l’éclipse et que Théodore a ouvert sa porte alors qu’on roulait en pleine nuit ? Tu te souviens quand nous étions sur la route et que nous avons regardé Yellowstone émerger de la brume ? Tu te souviens quand nous étions sur la route le premier jour et qu’il a plu tellement fort dans le Wyoming qu’on a dû s’arrêter ? Tu te souviens quand nous étions sur la route et que 300 bisons ont décidé de passer de l’autre côté, que nous sommes restés coincés plus d’une heure et que l’un d’eux s’est planté devant nous sans bouger, nous fixant de ses yeux furieux ? 

C’est sur la route, autour d’elle, que se concentrent nos souvenirs. Alors il faudra repartir, bien sûr. Voir Gallatin National Forrest sous la neige. Aller encore plus à l’ouest vers la Californie, au nord dans l’Oregon et un jour, j’en suis certaine, jusqu’en Alaska.

 

Les vacances

J’ai cherché dans mes archives une photo de vacances. De vraies vacances d’été. Avec la mer, le sable, les enfants recouverts de crème solaire, les cheveux blondis… Elles remontent à loin nos dernières vacances. C’est un mea culpa personnel parce que je travaille toute l’année. Et puis 2/3 des enfants sont allergiques au soleil de toute manière. Mais même. J’avais l’impression que l’été était une saison particulière quand j’étais enfant. Je me souviens de la sensation des jambes nues, la peau bronzée, tannée presque par le soleil, les cerises et les fruits qui font du jus quand on croque dedans, les glaces à l’eau et les orteils qui s’enfoncent dans le sable (le regretter après quand on remet ses chaussures), les sandales qui scintillent, les méduses, le seau décoré, les coquillages qu’on ramasse et le sable qui reste dans les poches pendant des mois…  Lire la suite

Eclaircie entre les gouttes

Ça va, vous ? Ici, ça va pas fort fort. Des soucis de santé, une impression de trop plein et de trop vide, les larmes dans la rue après le dépouillement, la gueule de bois encore, la série-qu’il-faut-obligatoirement-regarder qui a juste augmenté ma consommation de Xanax… Non, ça va pas super.  Lire la suite

Fête des mères : le souvenir d’Hellen

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Mon fils me le dit depuis plusieurs jours : « Dimanche, c’est la fête de toutes les mamans ! » Il trépigne et se tortille, incapable de garder le secret du cadeau qu’il a réalisé en classe. Première année d’école, premier présent de fête des mères réalisé de ses mains. C’est important pour lui, ça le devient pour moi. Aujourd’hui je vais appeler ma mère, penser à ma sœur, à mes amies qui fête leur première fête des mères, à celles qui espèrent tant le devenir. Et puis je vais penser aux mamans des gens que j’aime et qui ne sont plus là. Parce que les mamans ne disparaissent jamais vraiment. Elles sont dans les yeux, le cœur et les souvenirs de leurs enfants. Pour cette raison, je laisse la parole à mon amie Hellen qui a partagé avec moi il y a quelques jours un joli souvenir de fête des mères. Je n’ai pas connu sa maman mais aujourd’hui, grâce aux mots de sa fille, j’entends son rire, si fort et si vivant et j’ai l’impression de la connaître un peu. Je vous laisse avec ses mots et souhaite à toutes les mamans la plus belle des journées.

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La grande aventure immobilière : une issue heureuse

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Presque un an après la première discussion avec nos propriétaires sur le sujet, nous sommes enfin, à notre tour, les propriétaires d’une maison à nous. Pas celle que l’on croyait au départ, beaucoup plus tard que prévu (la vendeuse a trouvé de bon ton de rajouter une semaine d’attente, honnêtement même si c’était très rageant nous n’étions plus à ça près) mais enfin… nous possédons cette maison près de l’école de nos enfants, près du métro, près d’une grande ville où nous sommes si bien. Une maison où j’ai mon bureau à moi et où les enfants sèment déjà des jouets partout dans le salon.

C’est un peu étrange de revoir une dernière fois le notaire ventru qui ne parle qu’en maximes (« la confiance n’exclut pas le contrôle » « il vaut mieux fait que parfait »), de ne rester que 30 minutes lors de la « cérémonie de remise des clés » (on dirait le nom d’une épisode de télé-réalité) et de se quitter là, devant la porte, avec de nouvelles clés arc-en-ciel à la main et une nouvelle histoire à écrire.

Je crois bien qu’il a fallu 48h avant que je commence à me sentir chez moi dans cette maison où tout respire l’autre. Peut-être était-ce la faute des murs colorés (trop), des radiateurs repeints dans des couleurs improbables, des babioles pendues aux voilages kitsch ? Il a fallu d’abord dépersonnaliser. Une grande opération encore en cours mais qui prend doucement forme.

Parce qu’on a des enfants, ce déménagement se passe aussi différemment des derniers. Pas de célébrations particulières mais une bonne dose d’organisation a été nécessaire. À repeindre, enduire, poser des sols et déplacer des cartons nuit et jour, on puise dans nos ressources. Mais ces moments où on se retrouve tous dans le salon à trinquer à la grenadine ont une saveur particulière. Le temps est encore aux changements mais il appelle un futur stable.

Il y a 6 ans, les débuts chaotiques de cette histoire ne présageaient pas le beau et le doux. Nous avons désormais trois enfants, deux chats, une maison et un Scénic à notre actif. Et nous n’avons pas perdu notre sens de l’aventure. Cette étape passée, nous regardons en avant d’autres objectifs, d’autres souvenirs, d’autres buts à atteindre. C’est comme ça qu’on avance et qu’on grandit ensemble. Et que sans le vouloir particulièrement, on vieillit ensemble, à notre unique manière, savoureuse et épuisante.

Ce qui s’envole et ce qui reste

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Je ne connais pas grand chose de plus fascinant que la mémoire. Elle semble fonctionner différemment chez chaque personne, au gré d’un grand capharnaüm organisé (oxymore volontaire). Moi, par exemple, je connais le nom de l’assistant réalisateur d’un film vu il y a 15 ans, juste parce que j’ai lu une fois dans le générique ; en revanche, il m’arrive quotidiennement d’entrer dans une pièce avec la ferme intention d’y faire quelque chose de précis, et de de soudain réaliser que j’ai complètement oublié ce que j’étais venu y faire. Lucile, c’est quasiment le contraire : dans la vie de tous les jours, elle n’oublie quasiment rien, son cerveau semblant être construit comme la plus détaillées des to-do-list ; mais quand il lui faut extirper de sa mémoire le nom de l’actrice, là, mais si, la brune, celle qui était dans le film avec le type qui a tourné avec Woody Allen, c’est parfois plus compliqué (mais on y arrive toujours).

Je m’interroge souvent sur la mémoire de nos enfants, eux dont la petite tête semble déjà bien remplie de comptines, de noms de personnages de dessins animés, de rêves et de cauchemars. Les spécialistes affirment que les premiers souvenirs qu’ils garderont toute leur vie dateront au minimum de l’année de leurs 2 ou 3 ans. Par conséquent, si on examine, cette année 2016, il est clair qu’Alba ne s’en souviendra absolument pas, qu’Adam pourra en avoir miraculeusement conservé quelques bribes, et que Mia devrait en conserver quelques souvenirs un peu plus tenaces. Mais globalement, il ne restera pas grand chose de tout ce qu’ils peuvent vivre au quotidien et qui leur semble pourtant si naturel et si fondamental.

Le prénom de la meilleure copine, le dimanche après-midi passé à ramasser des framboises chez les arrière-grands-parents, le voyage à Disneyland, la chanson du bébé éléphant, la fête d’anniversaire : tout ça va s’envoler peu à peu, seules quelques bribes restant ancrées au fond d’eux. Ils n’auront que nos photos et les récits de nos souvenirs à nous pour se raccrocher à leur enfance. C’est assez étrange de se dire qu’on se plie en quatre pour qu’ils vivent de beaux moments, mais qu’ils auront quasiment tout oublié une fois devenus ados ou adultes. Je sais bien que l’essentiel est ailleurs : dans le bonheur qu’on a à vivre l’instant présent avec eux, dans l’épanouissement qui leur permet de se construire sainement, dans les valeurs qu’on leur transmet et qu’ils ne devraient pas oublier de sitôt. On continuera à leur créer autant de souvenirs qu’on pourra, sans s’attendre à ce que plus tard, ils se montrent reconnaissants pour tout l’amour qu’on leur a donné quand ils étaient de tout petits enfants innocents. On les regardera se construire en sachant que c’est un peu grâce à nous s’ils sont un peu heureux, et ce sera déjà hautement satisfaisant.