Une nuit à l’école (Hesperus, Colorado)

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« Nous avons simplement besoin que ce pays sauvage nous soit accessible, même si nous ne faisons jamais rien d’autre que rouler jusqu’à sa bordure pour en contempler l’intérieur. Car ce peut être un moyen de nous rassurer quant à notre santé mentale, un élément d’une géographie de l’espoir. »  Wallace Stegner, Lettres pour le monde sauvage

1926, les enfants se pressent pour entrer devant la petite école en bois qui ressemble à une cabane. Ils viennent des villages environnants et ont marché longtemps dans la fraîcheur du matin pour être à l’heure. Aujourd’hui, c’est au tour d’un petit garçon d’une dizaine d’années de faire sonner la cloche. Il a attendu que son tour vienne, patiemment. Il se saisit de la corde rêche puis tire dessus de toute ses forces. Deux fois, trois fois, quatre fois. Les chevaux tout proches s’agitent.

Ici, la cour de récréation s’étend jusqu’à la colline, les herbes sont hautes. Les enfants s’éloignent tant, dans leur course folle, qu’ils sont rapidement hors de portée de voix pour leur instituteur. La cloche leur rappelle qu’ils doivent aussi aller à l’école, prendre place derrière un pupitre. C’est ici qu’ils apprendront à lire, à écrire, à compter. La nature se chargera de leur enseigner tout le reste. À l’écolier de 1930 on racontera la riche histoire du Colorado et la puissance créatrice de son fleuve, cette terre d’Indiens et de chercheurs d’or. Près des cours d’eau, dissimulées dans la forêt, il reste des traces du passage de ces pionniers. Les enfants connaissent ces maisons abandonnées et leurs légendes. Ils s’y aventurent parfois après la classe et se mettent au défi d’y entrer.

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Il y a 80 ans, cette école a cessé d’accueillir des élèves. La cabane est redevenue cabane. Mais autour d’elle, bien peu de choses ont changé. La colline est toujours là et d’autres chevaux galopent dans les prés. Nous sommes arrivés par une longue route de cailloux, souvent dépassés par les (quelques) habitants du coin au volant de leur pick-up. Nous avons été accueillis dans le soleil couchant par Jessica, son mari, et leur toute petite fille blonde prénommée Winnie. Elle déambulait pieds nus dans l’herbe, les cheveux en bataille. Les chiens sautaient autour de nous et Théodore riait. Je crois que nous avons trouvé ici ce que nous étions venus chercher : un refuge bienveillant, la protection des montagnes, la solitude. Il y a des années, un ami allemand m’avait parlé du mot « Zwei-samkeit » qui n’a pas d’équivalent en français et signifie « être seuls à deux ». Il avait tenté de m’expliquer sa signification, la nuance avec « ein-samkeit » qui veut dire solitude. Dans la petite école, nous étions « seuls à trois ».

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Nous avons préparé le dîner, du poulet froid et une salade de pâtes, et nous sommes installés autour de la grande table en bois. Au mur, un tableau noir nous rappelait que ce lieu n’était pas un hôtel comme les autres. Chargée des histoires de générations d’écoliers, de leurs joies et de leur ennui. Près de la cuisine, le poêle était toujours là. J’imaginais les élèves d’hier se précipitant autour pour se réchauffer et faire sécher leurs écharpes en laine, lorsque la neige tombait à gros flocons. Pendant cette chaude soirée d’été, nous n’avons pas eu besoin de l’allumer mais Théodore s’est assis en tailleur juste devant, jouant avec les bûches et nous posant mille questions.

Puis le soleil a disparu et paysage s’est paré d’un filtre étrange. Nous avons installé Théodore dans le canapé lit pour lui raconter des histoires. Il faisait nuit et nous avons fermé consciencieusement les stores, redoutant que le soleil ne nous réveille à l’aube. Nous avons attendu que Théodore soit profondément endormi puis sommes sortis pour profiter de la nuit et du silence. Je me suis demandée à quoi pouvaient ressembler les rêves de mon petit garçon, si loin de son environnement. Tout semblait si naturel pour lui. Curieux et serein, il a échangé son quotidien contre un autre en un clin d’œil.

Dehors, les montagnes étaient des masses immenses, menaçantes. Au loin le bruit d’un torrent qui filait à toute allure, indifférent à la nuit des hommes. Nous avons pris une bière et levé les yeux vers le ciel. Seul le Kenya m’avait offert pareille vision : des étoiles par centaines. C’était la nuit des Perséides alors nous avons attendu. Je trépignais comme une enfant, la tête en arrière à m’en faire mal au cou. Une, deux, trois, puis quatre… Le ciel était constellé de traînées brillantes. Elles nous ont surpris par leur lenteur. Ces étoiles là ne filaient pas, elles s’étiraient. Je continuais a crier : « Regarde ! Regarde ! » Une main invisible semblait se jouer de notre émerveillement, ajoutant toujours plus de lumière, toujours plus de crépitements. J’ai aperçu Jessica et son mari au loin, les yeux levés vers le ciel. On ne se lasse jamais, n’est-ce pas ?

Nous avions prévu de partir de bonne heure le lendemain matin mais n’avons finalement émergé qu’à 9h. La lumière s’infiltrait par les fenêtres, entre les rainures du bois, à travers les lattes du parquet. Il faisait grand jour.

Nous avons pris notre petit-déjeuner avant de faire nos valises. Nous aurions aimé rester encore, explorer les environs et lire couchés dans l’herbe. J’ai porté Théodore pour qu’il fasse sonner la cloche puis nous sommes partis. J’ai regardé la petite école s’éloigner et finalement disparaître. Ce jour-là plus qu’aucun autre, reprendre la route fut difficile. Nous nous sommes promis de revenir. Je ne sais pas si ce sera dans 1 an ou dans 10. Mais je sais que le torrent courra toujours. La nature ne connaît pas de pause.

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Esther

Et pour ceux qui souhaiteraient s’y rendre, c’est ici que ça se passe.

 

 

Un jour de pluie à Georgetown, Colorado

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Dans la matinée, sous un ciel gris, nous avons quitté Denver direction Georgetown, à une centaine de km de là. La grande ville, avec ses buildings et ses passants, a très vite laissé place à la montagne et à une route sans ligne droite. Avant de partir nous avions imaginé une playlist qui devait accompagner ce road-trip. Des morceaux qui donneraient une autre tonalité à la route. Et pourtant nous n’avons jamais allumé la radio. L’horizon immense n’en a pas eu besoin, nous non plus. Nos discussions et nos silences ont suffi. Dès le premier jour, le Colorado nous a conquis.

Nous sommes arrivés à Georgetown juste avant le déjeuner, un peu étourdis par l’altitude et le décalage horaire. Il faisait froid et nous avons dû ouvrir les valises sur un parking de graviers, à la recherche des gilets enfouis sous une pile de t-shirt. Pendant cette journée, il n’a jamais fait beau. Il y a eu le vent, la pluie battante, quelques éclairs et des flaques d’eau sur les trottoirs. Nous nous sommes promenés dans les rues, Théodore est tombé en courant dans l’herbe humide. Tout nous a semblé paisible et doux. Une illusion sans doute portée par nos yeux de voyageurs. Mais qui n’a rien enlevé à ce sentiment, bien réel, d’être simplement heureux.

Georgetown pourrait servir de décor à un film de Frank Capra. Devant la maison mauve, au-delà de la rivière, James Stewart promettrait à une femme d’attraper pour elle la lune avec un lasso. Le voisin, celui de la maison bleu, lui crierait d’arrêter de parler et de l’embrasser. J’ai vu cette ville en noir et blanc, comme un monochrome tendre. Un décor qui abrite une école en bois semblable à une église mais aussi une épicerie tenue par une dame aux cheveux blancs. Nous lui avons acheté des pêches, un collier de bonbons et un énorme muffin à la myrtille qu’elle a emballé dans un sac en papier. Juste en face, un nuage de caramel et de chocolat signale l’entrée de la boutique d’un fabricant de bonbons et de glaces. Nous ne devions passer ici que pour prendre un train et sommes finalement restés toute la journée. Né de la ruée vers l’or, il était pourtant la raison de notre présence ici. Il nous a conduit jusqu’à Silver Plume à travers les arbres et le long des anciennes mines. Le ciel s’est assombri, bientôt envahi par le brouillard. Sous la pluie pourtant glacée, j’ai senti que nous avions eu raison de venir ici. Cette nature nous tendait les bras, elle était exactement ce que nous étions venus chercher. Théodore m’a dit : « Maman regarde ! Le train mange les nuages ! »

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En regagnant notre voiture il pleuvait tellement que nous sommes restés un long moment sans pouvoir sortir. Nous avons finalement pris la direction de l’Hôtel de Paris. Il fut un temps, celui des pépites d’or et des fortunes faciles, où cet établissement était le plus luxueux de l’ouest. Il est aujourd’hui un musée que des passionnés font vivre et visiter. Nous nous sommes promis de revenir un jour et je rêve d’un noël ici. Lorsque les routes sont coupées par la neige, et que se mêlent dans le ciel la vapeur des trains et la fumée des cheminées.

La journée du lendemain serait pleine de surprises. Arrivés en plein défilé à Leadville, la ville la plus haute des Etats-Unis, nous allions tomber à nouveau sous le charme : du ciel bleu et des gens, de l’amour immodéré qu’ils portent à leurs montagnes. Mais avant cela, nous avons rejoint Dillon, petite bourgade distante de 25 miles à peine. Sur la route la pluie s’est arrêtée. L’asphalte dégoulinant s’est paré de reflets dorés. Après avoir déposé nos valises à l’hôtel nous avons marché jusqu’au lac. Sous le ciel rougeoyant, entouré de montagnes, il est apparu comme un vaste terrain de jeux. « Je veux lancer des pierres » a crié Théodore en bondissant sur le rivage. Pas faire des ricochets non, lancer des pierres le plus loin possible à s’en décrocher l’épaule.

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Ces séances ont ponctué notre voyage, le matin ou le soir, dans tous les cours d’eau que nous avons croisés. Des petits lacs d’altitude au fleuve Colorado. Là, dans les montagnes rocheuses, où il n’est encore qu’une petite rivière minuscule dont on devine pourtant l’énergie conquérante à la manière dont elle bouscule les cailloux, dont elle creuse son sillon à travers les arbres et la terre meuble. Nous avons regardé le soleil se coucher sur le lac de Dillon. Théodore criait : « Encore une ! J’en lance une dernière ! » Je l’ai regardé faire avec application puis glisser à la dérobée un caillou humide et recouvert de sable dans sa poche. « Pour demain ».

Cette première journée a commencé chez Frank Capra et fini chez Richard Linklater. Au bord du lac, un grand amphithéâtre accueillait le concert d’un groupe venu d’Austin. Le public était hétéroclite et joyeux. Des enfants s’amusaient à dévaler la colline à toute vitesse et des couples dansaient devant la scène. C’était une autre Amérique. Je ne la connaissais pas et pourtant j’ai eu l’impression d’y avoir des souvenirs. Des souvenirs échappés des films que j’aime. Et, de Georgetown à Dillon, ils ont pris corps jusqu’à m’appartenir.

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Sur la route du Colorado

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« Le paysage fait échec à la langue. » Franklin D. Roosevelt, lors d’une visite dans le Colorado en 1901

Vendredi soir, nous avons déplié la carte. Nous nous sommes assis par terre, en tailleur, un verre à la main. Penchés face à l’immensité d’un territoire inconnu, nous avons promené nos yeux jusqu’aux sommets des montagnes, longé des plaines immenses et planté des drapeaux imaginaires. Pour l’heure, une seule certitude : nous atterrirons à Denver le 4 août. La route que nous suivrons ensuite se dessine petit à petit, au gré des soirées passées à discuter et à rêver au premier grand voyage que nous ferons en famille.

Ce voyage de noces, nous n’avons jamais imaginé le faire sans notre fils. A ceux qui nous disent qu’il est trop petit et ne se souviendra de rien, nous répondons que nous, nous nous souviendrons. Et lui, du haut de ses trois ans et des poussières,  vivra l’instant. Ce présent de l’enfance qui rend chaque petit bonheur de la vie si beau. Peut-être ne se souviendra-t-il que d’une glace mangée au coucher du soleil après une journée de voiture. Peut-être…

À son âge, sauter d’un continent à l’autre est un jeu. Je lui répète que nous allons très loin mais, sur son planisphère, il lui suffit d’étendre sa petite paume pour avoir le pouce en France et l’auriculaire en Amérique. « Loin c’est où ? » Semble-t-il me dire. Je lui parle des villes fantômes, de la ruée vers l’or, des mines d’argent, des fossiles de dinosaure, des indiens Cheyenne, Arapaho ou Comanche qui ont été les premiers habitants du Colorado.

Nous rêvions de grands espaces et d’un ciel sans limite. Le Colorado, bordé au nord par le Wyoming, au sud par le Nouveau-Mexique, à l’ouest par l’Utah, à l’est par le Kansas s’est imposé. Plus sauvage, moins touristique, avec une diversité unique de paysages, cette région nous a semblé réunir tout ce à quoi nous aspirions : découvrir la nature américaine et nous laisser surprendre. Pour l’instant nous prenons des notes, cornons des pages du guide, faisons des listes où les noms des villes et des sites se succèdent : Colorado Springs, Dinosaur, Gunnison, Pueblo, Aspen, Telluride, Great Sand Dunes … Pousserons-nous jusqu’à Taos au nord du Nouveau-Mexique ? Dormirons à Boulder chez Laird Hunt, l’auteur de Neverhome ? Prendrons-nous le train à Durango ?

Quatre mois encore à patienter et pourtant le voyage a déjà commencé. Nous ne parlons pas encore de logistique, de voiture à louer ou de motels à réserver. Cette étape-là arrivera bien assez vite… Pour l’heure, nous discutons de la musique que nous écouterons sur la route et continuons d’imaginer le sommet des montagnes et la couleur des torrents.

Lost In Barcelona

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Cet été pour mon anniversaire, mon amoureux m’a offert un très chouette cadeau : un voyage à Barcelone. Moi qui rêvais depuis des années de visiter la capitale catalane… Petit hic lorsque j’ai découvert qu’il m’offrait ce voyage sans lui. Lire la suite

Et puis il y a eu la Bretagne

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Et puis il y a eu la Bretagne. Et la maison aux murs fissurés engloutis par le lierre. J’aime ces fissures. Je les ai regardées longtemps, avec l’air concentré qui me creuse le front et me plisse les yeux. J’ai cru y voir la preuve d’un mouvement juste perceptible. Un mouvement que rien ne peut empêcher, pas même les murs de pierres construits par l’homme. Comme les vagues ou la course des nuages.

29 ans sans avoir jamais mis les pieds en Bretagne. À regarder d’un air soupçonneux une certaine forme de régionalisme fanatique entre terrorisme gentillet et fiers autocollants de voiture. Je ne veux pas croire que tous ceux qui abordent le « à l’aise breizh » sont bretons.

Et me voilà aujourd’hui, à tomber amoureuse de la lumière (peut-être la même que dans mes souvenirs d’Écosse ou d’Irlande), de la nature qui colonise tout, d’une étoile filante sur le chemin dans la nuit noire après une pinte de Guinness dans un pub de bikers qui ne sert que des habitués.

Je regarde longtemps la carte des alentours qui trône dans le salon de la maison « exactement sur le même modèle que celle d’Abraracourcix ». Nous sommes sur une presqu’île, il y a des îles autour, la mer que je ne vois pas de la fenêtre, qui semble si loin et qui, pourtant, boucle mes cheveux. Il y a ces noms qui laissent rêveuse et puis ces points sur la carte où j’imagine qu’il se cache de vrais décors de cinéma.

Je me sens si loin. Plus proche de moi. Ils me manquent mais je suis désormais habituée à vivre avec un manque dans mon coeur.

Je suis loin et c’est le début des vacances.

C’était un 11 septembre

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J’avais passé mon bac trois mois plus tôt et j’attendais d’entrer à l’université. J’ai vécu cet été là comme le dernier de « la vie d’avant ». Celui d’avant la fac, l’histoire de l’art, la vie d’adulte. Mon job d’été terminé j’attendais que les jours passent. C’était un mardi et je n’ai rien oublié. J’ai vu les programmes s’interrompre et me rappelle très bien qu’avant les mots des journalistes ce sont des images qui ont surgi. Vous regardez la télévision et tout à coup, on vous montre ça et on ne vous l’explique pas. Ça ne dure pas longtemps, quelques secondes à peine. Mais ce laps de temps est suffisant pour échafauder, imaginer, plisser les yeux en essayant de comprendre l’incompréhensible.

J’ai reconnu New York où je n’étais pourtant jamais allée mais dont je rêvais tant. Tout le monde a reconnu New York parce que tout le monde a vu les films de Woody Allen, des séries policières, King Kong ou cette célèbre photo des années 30 où on voit des ouvriers en pause déjeuner assis sur une poutre en haut d’un building. Toutes les chaînes passaient les mêmes images, en boucle. Pendant un long moment personne n’avait rien à dire alors les journalistes décrivaient ce qu’ils voyaient, on interrogeait les premiers témoins, on multipliait les angles de vue. Une tour puis la seconde, puis l’effondrement et les autres attentats. C’était une escalade inimaginable. J’ai, comme beaucoup d’autres gens cette journée là et celles qui ont suivi, passé des heures à regarder la télévision. A l’affût de la moindre nouvelle, dans un état de sidération teintée de fascination. J’étais profondément triste pour ceux qui avaient perdu la vie et tous ceux qui les attendaient en dépit de l’évidence.

J’avais passé cet été 2001 à rêver de mon cadeau. Le bac en poche ma mère m’offrait New York. Depuis des années je ne parlais que de ça, je ne rêvais que de ça. Je fantasmais une ville lumineuse, gigantesque, palpitant d’un souffle et d’un enthousiasme dont on rêve à 17 ans et alors qu’on a la vie devant soi. Les livres de Paul Auster s’entassaient sur ma table de chevet, j’aimais leur noirceur et leur étrangeté. New York était pour moi une ville de roman, une cité de verre sur laquelle j’avais projeté des attentes démesurées.

Je suis allée à New York toute seule. J’ai pris un bus de nuit le 29 décembre 2001 en partant de Montréal pour aller voir si la réalité était à la hauteur du rêve. La manière dont on arrive dans un lieu aimé, même sans le connaître, compte tant. Je me souviens de cette arrivée en car alors que l’aube se levait à peine sur la ville. Tout le monde dormait et alors que j’essaie de me souvenir quels étaient mes compagnons de route j’en suis incapable. Je ne me rappelle que d’une masse informe de visages assoupis dans la clarté d’un petit matin d’hiver. Près de la vitre, émue, je ne voulais rien manquer, pas une seconde, pas une image. Il y a eu par la suite d’autres voyages à New York, en train, en avion, mais je n’ai jamais plus ressenti ce vertige. Celui de la première fois, de la première impression alors que toutes les pièces d’un puzzle imaginé depuis longtemps se mettent en place avec une telle perfection. La ligne d’horizon, le ciel bleu, ce sentiment si fort que tout cela, on ne l’oubliera pas. J’ai aimé ne partager cet instant avec personne. Ce que j’en garde est un secret. Il y a eu des musées, des kilomètres à pied, des rencontres et beaucoup de photos. Moi qui avais de si grandes espérances je n’ai été ni déçue ni surprise, tout était exactement comme je l’avais imaginé.

Trois mois après le 11 septembre les ruines étaient encore fumantes et il faisait un froid glacial. Les gens se souvenaient de cette journée si ensoleillée puis de la poussière qui recouvre tout. Ils parlaient des gens disparus mais aussi de leur ville comme d’une victime à part entière qui avait souffert mais avait tenu bon. Je n’aurai, pour toujours, connu que le New York d’après.

C’était le nouvel an et il fallait faire la fête en dépit de la peur, de la peine, de la colère. Alors que minuit approchait je suis donc allée à Time Square avec deux garçons que j’avais rencontrés dans la file d’attente d’un musée. Il y a eu le décompte et les effusions de joie. On s’embrasse, on se souhaite une bonne année, on serre dans ses bras des inconnus. Je sais que tout le monde y pense, que c’est inévitable. Et pourtant il y a de l’allégresse et de la magie à se sentir si vivant dans cette ville si vivante. Encore debout malgré tout.

Le temps d’un bivouac avec Daniel Fiévet sur France Inter

 

Ma bibliothèque est peuplée des ouvrages de Jack London, de Richard Burton ou d’Alexandra David-Néel. Mes rêves sont habités par les exploits de Roald Amundsen, de Percy Fawcett, d’Ernest Shackelton ou de Jane Delafoy. Des hommes et des femmes qui sont partis à la découverte d’un ailleurs insoupçonné, fantasmé, espéré. Ils sont allés au bout du monde et d’eux-mêmes pour trouver la source d’un fleuve, gravir un sommet légendaire ou dans l’espoir d’être celui dont l’empreinte demeurerait à jamais comme la première a avoir foulé les neiges du pôle. Ils sont aussi scientifiques, écrivains, photographes, documentaristes et le récit de leurs voyages et découvertes est une source inépuisable d’émerveillement et de fascination.

L’été dernier j’ai découvert sur France Inter l’émission de Daniel Fiévet Le temps d’un bivouac. Une émission qui donne la parole aux explorateurs d’aujourd’hui. Ceux d’hier ne sont jamais bien loin, notamment à travers des sons extraits des archives de l’ina. Pendant une heure, en direct, ils répondent aux questions de Daniel Fiévet comme on raconte une histoire. Ils prennent le temps et, chose rare, le temps leur est donné pour dire leurs découvertes, leurs remises en question, les difficultés de ces expéditions au long cours mais aussi les liens qu’ils ont tissé et ce qui les a poussé, un jour, à partir.

Cet été il a été question d’Antarctique, d’Egypte, de sonde spatiale, de café, de plongées dantesques ou de grottes préhistoriques. Il y eut aussi les peuples autochtones, les parfums, les forêts ou bien la Corée du nord. Balayer notre planète et les confins de l’univers, en refusant de s’imposer des limites et à la lumière de témoignages passionnants, c’est l’essence même du temps d’un bivouac. Avec l’arrivée du mois de juillet j’ai retrouvé mes habitudes. Sur le chemin du retour, après le travail, j’ai suspendu mes lectures et ouvert grand mes oreilles. Ici j’ai appris que la plus grande forêt du monde n’est pas la forêt amazonienne mais la forêt boréale, ruban continu de plus d’un milliard d’hectares le long du cercle polaire. J’ai entendu Sylvain Tesson dire que voyager c’est donner du pays à voir à son ennui. J’ai appris aussi, grâce aux alpinistes du GMHM (groupe militaire de haute montagne), qu’entre l’engagement et l’exposition mieux valait choisir l’engagement, même sur la cordillère de Darwin. Certaines émissions m’ont émue ou étonnée. Toutes m’ont donné envie d’écouter la suivante et surtout, pour reprendre les mots de Nicolas Bouvier, de « repartir ».

Daniel Fiévet a, avec beaucoup de gentillesse et de disponibilité, accepté de répondre à quelques questions. Qu’il en soit ici chaleureusement remercié.

– Êtes-vous un grand voyageur ?

J’ai eu la chance de faire quelques beaux voyages qui m’ont marqué mais comparé aux aventuriers, explorateurs et autres baroudeurs que je reçois dans le Temps d’un Bivouac je suis loin d’être un grand voyageur. L’un des voyages qui m’a le plus marqué est celui que j’ai fait aux îles Marquises. J’étais parti là-bas pour une série de reportages pour la tête au carré (l’émission scientifique de France Inter). Je n’y suis resté que quelques jours mais pendant toute la durée de mon séjour j’étais accompagné par un archéologue, Pierre Ottino. Il vivait sur place et m’a hébergé chez lui. Il connaissait parfaitement l’archipel et ses habitants. Grâce à lui j’ai fait de très belles rencontres. C’était bien mieux qu’un voyage touristique.

– Quand et comment vous est venue l’idée de cette émission ?

Je suis de formation scientifique. J’ai eu l’occasion d’interviewer, pour la radio notamment, bon nombre de chercheurs. Certains d’entre eux m’ont raconté des expéditions qu’ils avaient menées sur le terrain. Un astronaute m’a raconté, des étoiles plein les yeux, le décollage de la fusée qui l’emmenait à bord de la station spatiale internationale. Un océanologue m’a décrit les plongées qu’il avait faites à bord d’un sous-marin dans les grandes profondeurs, un glaciologue m’a expliqué ses expéditions par – 80°C au beau milieu de l’Antarctique… Ces récits m’ont beaucoup plu. J’ai trouvé que c’était un excellent moyen d’éveiller la curiosité des gens et de faire passer la passion qui anime les chercheurs. C’est ce qui m’a amené à proposer à France Inter une émission sur le voyage et l’exploration. De fil en aiguille cette émission s’est ouverte à toutes sortes de voyageurs et pas seulement les scientifiques. Nous avons aussi reçu des photographes, des écrivains, des documentaristes, des journalistes… Bref comme souvent quand on voyage on sait d’où l’on part mais on ne sait pas forcément ce que l’on trouvera à l’arrivée.

– Comment préparez-vous vos émissions ?

Parfois nous avons envie de traiter un thème et nous cherchons LA personne qui pourrait nous en parler. D’autres fois c’est la personnalité ou le parcours d’une personne qui nous donne envie de l’inviter. Tout au long de l’année j’ai noté des noms, des lieux ou des thèmes au grès de mes rencontres et de mes lectures. Début juin l’équipe du temps d’un bivouac a commencé à travailler. Une fois les sujets choisis et les invités contactés, nous nous mettons à la préparation du contenu des émissions. Nous nous aidons des livres ou des films de nos invités (lorsqu’ils en ont fait). Quelques jours avant l’émission les attachés de production, Hugo Struna et Sylvain Guilbaud téléphonent aux invités pour préparer l’interview. Avec l’aide de nos deux stagiaires Claire et Josepha, ils recherchent des sons qui permettraient d’illustrer l’émission. La veille de chaque émission nous écoutons tous les sons qu’ils ont glanés. Nous sélectionnons ceux qui nous semblent les plus intéressants. A partir de cette matière brute, le lendemain matin la réalisatrice (Marie en juillet et Marie-Hélène en août) fait un gros travail de montage et d’habillage sonore pour l’émission du soir. C’est donc à chaque fois une petite course contre la montre et un joli travail d’équipe.

Pour les interviews à l’autre bout du monde en direct, c’est souvent assez rock’n roll en coulisse. Pas évident de joindre ces aventuriers qui se trouvent réellement en expédition à l’autre bout de la planète. La facture de téléphone que nous laisserons à France Inter risque d’être salée. Un peu comme pour les invités de l’émission c’est par relation ou en enquêtant que nous parvenons à entrer en contact avec eux.

– C’est le deuxième été que « Le temps d’un bivouac » a lieu. Quelle a été la rencontre la plus marquante pour vous ?

Impossible pour moi de ne mentionner qu’une seule rencontre. La plupart des invités que nous avons reçus m’ont plu, pour des raisons différentes. Certains m’ont impressionné, d’autres m’ont ému ou amusé. Beaucoup de noms me reviennent en tête.

– Quel est le grand explorateur (mort, vivant, imaginaire) que vous aimeriez interviewer ?

Charles Darwin pour son voyage à bord du Beagle qui lui a permis au fil de ses observations de mettre au point la théorie de l’évolution. Mais tant qu’à rêver pourquoi se limiter à un seul nom? Alors j’en ajoute quelques autres : Antoine de Saint Exupéry, Neil Armstrong, Christophe Colomb, et il y en aurait encore d’autres…

La grille d’été de France Inter prend fin aujourd’hui. Le temps d’un Bivouac fait son paquetage mais ne manquez pas la dernière émission de la saison à 17H00. Vous pouvez également consulter le site de l’émission ainsi que sa page Facebook et surtout réécouter en ligne ou podcaster les émissions.