Cannes 2019, épisode 1 : night shop

C’est avec un malin plaisir que l’organisation du festival change chaque année un peu les règles d’accès aux projections des films pour la presse. Cannes commence donc toujours un peu sur une montée de stress : quelle couleur de badge m’a t-on accordé cette année ? Et surtout : Cela va t-il suffire pour voir les films ? Je me retrouve comme les années précédentes avec mon badge bleu. Mais autour de moi de nombreux collègues et amis ont été rétrogradés. C’est la première humiliation du festival et jamais on ne sait vraiment pourquoi. Dans le flou, on ne peut analyser que c’est parce qu’on est personne pour le festival. Et oui, en réalité. Ils et elles sont peu à avoir tous les privilèges. Et les très belles et très populaires personnalités du cinéma et des médias semblent ici aussi appartenir à un autre monde.

Nous, on est dans le monde où la couleur de badge compte. En réalité, cette couleur et la facilité ou pas à accéder aux projections c’est surtout des conditions de travail plus ou moins facilitées. Certains et certaines perdront beaucoup de temps à attendre pour ne pas voir les films. Et recommencerons pourtant encore et encore. Dans l’espoir que ça passe. Dans l’espoir de voir le film. 

Me voilà donc bleue avec mon badge avec une faute à mon prénom et une photo un peu flatteuse datant de quelques années en arrière. Je sais très bien qu’au bout d’une semaine, les vigiles du palais regarderont la photo longuement puis longuement également mon visage défait dans une sorte de commentaire désagréable de mon état de santé (et de beauté) général. Pardon donc par avance d’avoir l’air plus vieille et plus fatiguée. Plus tard complètement décalquée. Parfois, je l’avoue, un peu alcoolisée. Work hard, play hard comme on dit.

Et ce n’est pas comme si c’était un secret. Les soirées, si elles ne sont plus ce qu’elles étaient, existent encore à Cannes. Du rosé est servi sur la grande terrasse des journalistes et quiconque a déjà mis les pieds en deuxième partie de festival à une projection de 8h30 s’est probablement retrouvé à côté de quelqu’un empestant encore franchement l’alcool. Ça m’est arrivé plus d’une fois. Mais je respecte. La personne en question est une nuisance pour ses voisins et voisines de siège mais elle a quand même trouvé le courage de se déplacer en projection alors que le soleil se lève à peine au lieu de cuver dans le canapé où elle a élu domicile pendant 2 semaines. Quel engagement pour le cinéma !

C’est le même engagement qui pousse à repousser ses limites physiques pour enchaîner les projections, les interviews, la rédaction effrénée d’articles pendant 2 semaines. À ne tenir qu’avec un verre d’eau dans le ventre et un croissant acheté en 3 secondes (vive le sans contact) dans une boulangerie ouverte sur le chemin entre son appartement et la salle du réveil jusqu’à 15h. En même temps, la digestion ça fait dormir… alors autant ne pas trop manger. 

Le premier jour déjà, j’ai vu des journalistes ingurgiter des pommes et des gâteaux en quelques minutes devant le regard désapprobateur de la sécurité des salles. Des dizaines de bouteilles d’eau encore pleines jetées. C’est absurde. Et pourtant ça fait aussi partie du festival. Il faut vivre pendant la quinzaine avec le sentiment d’être personne et celui de devoir survivre. Survivre pour vivre. 

Et ce qu’il y a à vivre n’a pas de prix. Applaudir avec ses camarades le lancement du festival dans la salle Debussy, avec ceux et celles qui n’ont pas accès à la grande salle de Gala et ses paillettes. Avoir tous les ans cette même émotion en entendant la musique de la vidéo de la Quinzaine des Réalisateurs. Savoir combien nous sommes des privilégiés de voir ces films, de les découvrir avant le monde entier, parfois même avant l’équipe. Rire ensemble. Pleurer ensemble. Applaudir quand on en ressent l’envie. Parce que c’est la passion qui s’exprime. Une passion partagée par tous ici.

Si le festival s’est ouvert sur la séance de The Dead don’t die de Jim Jarmusch et que le résultat est largement en dessous des espérances (tout ça pour une maintenant convenue critique de la société de consommation), la pizza (Pizza Cresci pour ceux qui se demandent) qui a suivi a, elle, tout à fait rempli son contrat. Ensemble, on a parlé de cinéma mais c’est surtout le monde qu’on a refait. Et ces débats enflammés font presque partie du festival. Les films, on ne les oublie pas quelques secondes à peine après les avoir vus. Il faut les analyser, les comprendre, en dégager des points forts et des points faibles et aussi toujours assumer sa position et son sentiment. 

Le lendemain matin, j’avais choisi de me lever à l’aube pour découvrir le nouveau film de Quentin Dupieux, Le Daim, avec Jean Dujardin. Le film est un délice d’absurde comme Quentin Dupieux sait le faire mais sa petite musique est paresseuse. En tout cas, elle me ravit moins que pour le burlesque Au poste. Jean Dujardin et Adèle Haenel, y sont, pourtant magistraux. 

Bull, présenté en Un Certain Regard est un premier film puissant. Sa réalisatrice, Annie Silverstein dresse avec rigueur et bienveillance le portrait d’une femme en devenir dans un milieu hostile, au coeur du Texas pauvre, entre drogue, mère emprisonnée, et rodéos. 

Je décide de faire la queue longtemps pour m’assurer une place pour Les Misérables (photo) de Ladj Ly, présenté en compétition, dont j’attends énormément. En 2017, le court métrage du même titre était en lice pour le prix du meilleur court métrage aux César, il était reparti bredouille malgré 15 minutes de pur choc. Depuis quelques heures, la Croisette s’enthousiasme par avance. Elle frétille d’impatience. J’entends à tous les coins de couloirs combien c’est difficile de décrocher une interview avec le réalisateur chouchou issu du collectif Kourtrajmé. Dans la salle, c’est en effet une claque. Ladj Ly joue des rythmes et emporte le spectateur dans une plongée asphyxiante dans les tours de Montfermeil à faire rougir Jacques Audiard et son Dheepan cliché. C’est un film du dedans et du dehors, un film d’urgence et un film d’espoir. La violence de sa jeunesse n’est là que pour nous rappeler combien elle est vivante et combien elle est outrée par l’injustice. 

Après, il faut redescendre. Il faut sortir sur la croisette courir pour une invitation à une soirée, il faut aller faire la queue dans un fast-food entre starlettes et vigiles qui croquent dans un cheeseburger. Et puis, on revient au palais. Toujours, il faut en sortir et s’éloigner avant de replonger dans la bataille. C’est là qu’on respire à nouveau. On contourne le palais en passant par des chemins à l’abri des regards. Entrée des artistes. Ascenseur, 6 étage et on se retrouve au Monton-Cadet Wine Bar à siroter un rosé délicieux en regardant le soleil se coucher lentement sur la mer. C’est un moment absurde comment on en vit souvent à Cannes. Dans ce lieu où les privilégiés côtoient les piques assiettes, je ne me sens pas à ma place avec mon sac lourd de tout le matériel pour faire mon travail, mes chaussures confortables, mon imper rose parce que le matin il a plu. Mais je suis là. Je profite de ce luxe fou. Je me sens au dessus du monde. La tête encore pleine de films. 

La nuit tombe et il est temps de voir Bacurau, présenté en compétition. Une chronique villageoise dans un bourg perdu du Brésil et puis un tournant inattendu, pas très réussi, qui vient casser la grâce. J’en ressors déçue parce que j’ai un goût de gâté dans la bouche. Un goût de possible, d’espoir et celui d’un auto-sabotage. Je ne sais vraiment ce que j’ai vu. Mais si ce n’était pas réellement déplaisant, ce n’est pas réussi. 

Il est tard, il fait froid, la journée a été longue. Je suis alourdie par la déception et je veux rentrer me coucher. Mais un message arrive : « j’ai 4 places pour la soirée d’ouverture de la Quinzaine des Réalisateurs ». Nous sommes 5 mais on y va quand même. Sur place, sans surprise, refus du vigile de nous faire entrer. J’envisage de suivre mon plan initial et de retrouver le canapé non convertible qui me sert de lit pendant la quinzaine. Mais je me retourne et une femme me tend une invitation. Mince, ça ne se refuse pas, non ? On dit « on boit une coupe et on rentre ». Il n’y a plus de champagne à cette heure tardive donc la coupe se transforme en vodka puis en pintes de bières. Je rentre à 2 heures du matin, après avoir dansé, après avoir chanté, après avoir eu du sable dans mes chaussures et avoir grignoté des macarons. J’ai posé avec le blouson en daim du film de Quentin Dupieux, star de la soirée. Je ne regrette pas. Ici, il ne faut jamais regretter. Juste vivre comme si demain n’existait pas.

Lucile

Cannes 2019, épisode 0 : 72 trombones avant la grande parade

Ce mercredi 14 mai, Charlotte Gainsbourg et Javier Bardem déclaraient ouverte la 72ème édition du festival de Cannes. Thierry Frémaux annonçait le mois précédent que la sélection allait être « romantique et politique », on l’attend au tournant. Mais en coulisse, c’est bien une petite révolution qui a bousculé cette institution cinématographique mondiale. En effet, il semble que la direction du festival a entendu les critiques répétées année après année par les féministes. Le festival s’enorgueillit maintenant d’une presque parité au sein de ses rangs et 13 noms de réalisatrices figurent dans la sélection officielle, c’est à dire en Compétition mais également en Un Certain Regard, Hors Compétitions et Séances Spéciales. On note tout de même que seulement 4 réalisatrices concourront pour la prestigieuse palme d’or en compétition : Mati Diop, Céline Sciamma, Justine Trier et Jessica Hausner.

Et dehors, il pleut. Thierry Frémaux et la ville de Cannes ne semblent pas avoir trouvé le moyen de contrôler la météo. Pour le plus grand déplaisir des festivaliers et festivalières, des badauds, des tapis rouges (imbibés) et des bâtiments même du palais des festivals qui semblent avoir déjà souffert de fuites. Les files d’attente se concentrent déjà pour voir des films. Elles s’allongeront bientôt devant les pharmacie pour soigner les nez qui coulent et les maux de tête.

En réalité, je nourris beaucoup d’espoirs dans cette soixante-douzième édition. De l’avis général, la compétition offre une sélection aussi riche qu’éclectique, plus alléchante encore que les années précédentes. Je crois aussi à un vent de révolte, à de nouveaux regards qui émergent après les différents bouleversements que le monde du cinéma a connu après l’affaire Weinstein. Cette année s’annonce furieuse, enragée, bouillonnante de force de vie et de survie. Je veux me sentir vivante. Je crois bien que le festival accompagnera encore à merveille cette urgence.

Lucile

Un soir au lac

Après deux étés passés dans les grands espaces américains, nous avons pris cette année le chemin de cette maison du sud-ouest de la France qui est presque devenue une maison de famille. Un départ à l’aube et 7 heures de route plus tard, il nous a suffi de passer le portail pour retrouver nos habitudes.

Les serviettes de plage et les sandales que nous avions abandonnées la dernière fois étaient toujours là. La clé de la piscine était suspendue dans la grange, près du petit congélateur qui ne contient que des glaces. Les grands pins du jardin et cette chambre dans laquelle il fait toujours trop chaud nous ont signifié que les vacances avaient commencé. Enfin.

Après une matinée de marche dans les bois, une sieste et un après-midi de piscine à n’en plus finir, nous avons pris le chemin du marché nocturne avant même la tombée de la nuit. Les commerçants mettaient en place leurs étals, ni les crêpes ni les glaces n’étaient encore prêtes. Théodore a dansé avec entrain sur une chanson des années 80. Le genre de chanson que l’on a tous vaguement honte de connaître par cœur mais que l’on est toujours, au fond, un peu heureux d’entendre.

Un monsieur tout droit sorti d’un film de Tim Burton s’est planté devant nous avec à la main la plus grosse barbe à papa du monde. Il nous a dit qu’il offrait toujours sa première création de la soirée et l’a tendu à Théodore : « Aujourd’hui, elle est pour toi. » Pas le moins du monde décontenancé par cette immense soucoupe volante de sucre bleu derrière laquelle la moitié de son corps était pourtant en train de disparaître, il a dit merci dans un sourire déjà collant et cotonneux.

J’ai regardé le ciel rose au dessus du lac tout proche. Nous savions bien comment tout cela allait se terminer mais nous n’avons pas interdit à Théodore de se tremper les pieds. Il a avancé lentement vers le soleil couchant en tenant son short. Rapidement, il n’y a plus rien eu à préserver alors nous l’avons débarrassé de ses vêtements trempés. Il s’est assis dans l’eau, ne laissant dépasser que sa tête. Puis il a sauté, couru, plongé. Nous l’avons attendu assis sur le sable encore chargé de la chaleur de la journée.

A sa gauche des adolescents chahutaient à califourchon sur un canoë, à droite un père montrait à son fils comment nager avec des palmes. Je n’avais ni montre ni téléphone, il aurait pu être 19H comme 22, vendredi ou dimanche.

Lorsqu’il est sorti de l’eau  nous l’avons frictionné avec un t-shirt avant de l’installer encore ruisselant dans la voiture. Arrivés à la maison je l’ai porté jusqu’à la salle de bain, le sable lui collait aux pieds. Son horaire de coucher habituel était dépassé depuis longtemps mais il avait envie de parler, encore et encore. De son copain Léon qui vit désormais en Inde, du chat aimé enterré dans le jardin, d’une échelle si grande qu’elle permettrait de toucher le ciel. Tu crois que c’est possible, maman ?

Il s’est endormi en quelques minutes dans ce lit beaucoup trop grand pour lui, le visage rayonnant de tous les interdits bravés pendant la soirée. C’était le premier soir des vacances, ou peut-être le deuxième.

Esther

La danse

Il y a tellement de monde dans le couloir que nous devons attendre quelques minutes à l’extérieur. Parents, grands-parents, frères ou sœurs, nous sommes tous sagement alignés pendant que les danseurs se préparent. J’ai discrètement interrogé Théodore au sujet du spectacle ces derniers jours mais il est resté évasif, presque désintéressé.

Le petit groupe s’agite et nous avançons lentement jusqu’à la salle. J’aperçois des petites-filles derrière une porte entrouverte. Elles rient et sautillent, faisant s’agiter les plumes roses et bleues qui colorent leurs chevelures. J’aime l’odeur de ces lieux, un mélange de bois et de poussière, de vieille peinture et de papiers jaunis sur les murs. Elle me rappelle qu’il y a très longtemps, j’ai moi aussi été une petite fille impatiente et inquiète à quelques minutes de son premier spectacle. Nous sommes parmi les derniers à entrer dans le studio et nous asseyons par terre. Les grands-parents de Théodore sont déjà là. C’était hier que j’étais un chat sur scène, maquillée comme une créature de Cocteau par une mère magicienne.

Quinze minutes passent. Lorsque la porte s’ouvre, le public espère que le spectacle commence enfin. Mais il ne s’agit que de parents retardataires sur la pointe des pieds.

Puis le silence se fait et la musique commence. Le premier groupe, de toutes petites filles de 4 ou 5 ans à peine, entre joyeusement dans la salle. Petites indiennes de Peter Pan, elles avancent d’un pas décidé dans leurs robes légères. Je ne les connais pas et pourtant je suis émue. Je les regarde en souriant, touchée par leur grâce enfantine et la délicatesse de leurs erreurs. Cela ne dure que 2 ou 3 minutes : de sauts, d’arabesques, de petits pas, puis elles saluent en ordre dispersé. Leur professeur les fait asseoir à l’extrémité de la salle, sous les barres de ballet en bois.

Les premières mesures de « L’air du vent », extrait de la bande-originale de Pocahontas, retentissent alors dans la salle. J’aime cette chanson, je sais que mon fils aussi. Deux petites filles en tutu entrent en tirant un long tissu bleu qui figure un torrent. A son extrémité, Théodore et l’autre garçon du groupe font onduler en rythme l’eau imaginaire. Mon émotion me prend par surprise, comme me surprend l’étonnante perfection de cette danse. Les notes de ce chant d’amour, ode à la nature et à la liberté, nous emporte tous.

Lorsque Théodore se trompe, il s’élance en courant pour reprendre sa place à petit pas rapides. Nos regards se croisent et je vois qu’il doute. J’entends ses questions silencieuses, sa peur de nous décevoir. Nous sommes pourtant si fiers de lui. Petit danseur au milieu d’une nuée de danseuses.

Une petite fille gracieuse le prend par la main et ils dansent ensemble. Elle a les cheveux relevés mais une mèche lui tombe dans les yeux. Cela ne dure que le temps de quelques mesures mais ces deux-là sont parfaitement coordonnés. Ils lèvent un pied, puis l’autre, tournent et virevoltent sans se quitter des yeux. Je ne vois qu’eux. La musique décline et les applaudissements s’élèvent. Le spectacle de danse se termine au milieu du chahut et des rires. Nous nous faufilons jusqu’au vestiaire où règne une atmosphère de fête. Théodore se change puis sort du studio à toute allure. Il court, comme toujours.

Alors que nous marchons jusqu’à la maison, il nous interroge : « Elle était belle ma danse ? ». Oh mon Théodore… Ta danse était belle comme tes 5 ans et demi, belle comme la rondeur de tes joues.

Esther

Cannes 2018, jour 2 : un Kahiu dans la poche

Et si on se laissait vivre un peu ? Et si on profitait du soleil sur la Croisette quand celle-ci n’est pas encore noire de monde, du plaisir d’un expresso en terrasse, de quelques minutes de silence avant l’effervescence ? Après toutes ces années à Cannes pendant le festival, toutes ces années à courir de salles en salles, d’un point à un autre de la ville, je me paye le luxe de savourer ces moments. Peut-être parce que je m’y suis beaucoup épuisée, je ménage désormais un peu plus ma monture. Ce qui ne m’empêchera pas de vivre pleinement cette édition.

Donbass de Sergei Loznitsa est le premier film de la sélection Un certain regard à être présenté au public. On s’étonnerait presque de voir en salle Debussy un film du réalisateur ukrainien habitué de la compétition officielle pour ses trois précédents long-métrages My JoyDans la brumeet Une femme douce. Cette fois, le réalisateur propose au public une charge politique d’une force étourdissante. Cette farce cruelle, composée d’une poignée de « sketchs », est à la fois hilarante et glaçante. La plongée dans les tréfonds de la médiocrité de l’âme humaine est éprouvante d’absurdité. Et le réalisateur complexifie son film en brouillant les pistes entre les camps russes et ukrainiens, les gangs et l’armée. Les citoyens sont aussi figurants de « fictions d’état » et finalement ne reste de ce film qu’une sensation de très grande maîtrise, presque trop difficile à appréhender en un visionnage. La violence et la bêtise dégoulinent de l’écran jusqu’à l’écœurement. Et à enlaidir perpétuellement ce qu’on voudrait beau, le réalisateur oblige le spectateur à questionner sa propre sincérité, sa propre honnêteté et son propre courage.

C’était un événement annoncé de la croisette cette année. Rafiki, en plus d’être réalisé par une femme (c’est malheureusement encore assez rare pour être souligné), est aussi le premier représentant du Kenya à Cannes. Le film (photo) dresse le portrait d’un couple de femmes qui s’aiment. Interdit dans son pays pour « incitation au lesbianisme », le film pourrait bien valoir la prison à sa réalisatrice Wanuri Kahiu. Si Donbassde Loznitsa est un film au poing levé jusque dans les moindres recoins de ses plans, Rafiki est une oeuvre politique rien que par sa simple existence. C’est un film qui ne défend rien d’autre que le droit fondamental à s’aimer dans un pays où ce n’est pas si simple. Sur l’écran, dans un univers fluo très pop, les deux comédiennes brillent par leur intensité. Et leur histoire est douce amère comme une évidence qu’on contrarie.

S’il y a un rendez-vous que je ne rate jamais à Cannes, c’est celui de la plage Nespresso. Il faut le dire, et je le dis à chaque fois, mais cet espace est un des rares endroits à Cannes où règne le luxe, le calme et la volupté. En journée, les beats techno des autres plages privées n’arrivent à nos oreilles que de façon très lointaine, et un instant, on se croirait presque ailleurs. Un ailleurs où le soleil brille (je vous JURE qu’il a brillé pour la seule fois de la journée juste quand j’étais sur la plage), où le café peut être servi frappé, et où le sable chatouille les orteils. Pas bling bling pour deux sous, juste chic, cette plage est idéale pour travailler comme se relaxer. Privilège de briscarde, c’est mon refuge depuis quelques années quand je ne suis pas dans une salle de cinéma.

Cette journée de cinéma se clôture sur Yomeddine, deuxième film à être présenté en compétition officielle. Ce premier film du réalisateur égyptien A. B. Shawky raconte le périple d’un lépreux et d’un jeune orphelin à travers l’Egypte pour trouver une famille. Manichéen sans être facile, solaire et généreux, Yomeddine est une fable sur l’humanité, une invitation à découvrir le monde des laissés pour compte, des invalides, des malades et des animaux. C’est un film tout simplement beau qui oblige à laisser derrière soi le cynisme dont on se pare soi-disant par pudeur mais surtout par facilité. Il faut du courage pour se laisser emporter et admettre parfois qu’on a été touché.

Cannes 2018, jour 1 : les portes du Farhadi

Ça ressemble à un faux départ. Une journée presque entière à errer dans la ville l’accréditation en main en attendant de voir un film. Le temps est devenu un peu gris, les journalistes sont désoeuvrés. Beaucoup sont arrivés la fleur au fusil par habitude la veille ou le matin même et d’heure en heure d’inactivité, leur motivation s’effrite. La raison est simple : les bouleversements d’emploi du temps obligent cette fois tous à découvrir les films à 19h, plus de passe-droit pour la presse, réprimandée par Thierry Frémaux pour avoir été parfois véhémente voire assassine. On attend donc.

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Dans un avion pour le festival de Cannes

Cette année, le festival de Cannes commence par un vol Paris-Nice. Une entorse à l’habitude. Nous avons quitté la maison en même temps mais Henri est dans un autre avion, nous atterrirons à Nice à quelques minutes d’intervalle. Je reconnais autour de moi des festivaliers ensommeillés. Comme pour ne pas perdre une seconde, ils plient et déplient le planning des projections. Je devine les films surlignés mais aussi les points d’interrogations dans la marge, ceux qui interrogent : comment être à deux endroits en même temps ? Quel film sacrifier ? Voilà le genre de question un peu surréaliste que l’on se pose.

Pour la première fois, nous arriverons à Cannes alors que le festival a déjà commencé, dans une ville en pleine effervescence. Nous allons prendre le train en marche et je sais qu’il ne faudra que quelques minutes pour retrouver nos habitudes. Des amis chers, les rues encombrées, le cinéma partout, tout le temps.

On m’a parfois demandé quel était l’intérêt de tout ça, l’intérêt de découvrir avant leur sortie des films que tout le monde finira par voir. La différence tient au quotidien qui n’est empli que de cinéma. Il n’y a ni transports en commun, ni intendance, ni préoccupations matérielles. Il n’y a pas de train à prendre pour rentrer d’une séance, pas de bureau parisien le lendemain. L’esprit et le cœur sont tournés vers ces films dont on ne sait rien et uniquement vers eux. La vie est rythmée par le cinéma. Existe-t-il un plus beau plaisir de cinéphile ?

En journée on attend sous le soleil, on court d’un bout à l’autre de la ville pour voir les séances de la Quinzaine des réalisateurs ou de la Semaine de la critique. Les films s’enchainent et ne laissent que peu de répit. Juste le temps de reprendre son souffle, de sentir un peu l’air de la mer avant de retourner avec délice se glisser dans l’obscurité. Entre temps on griffonne des notes, on écrit assis par terre dans un couloir de courants d’air.

Le soir c’est autre chose. Il y a les marches et le tapis rouge, le grand théâtre Lumière et les artistes aimés. Je chéris les souvenirs de nos rires et de nos larmes, de ces émotions intenses qui nous traversent. Au fil de ces cinq années, des dizaines de films vus dans cette salle, certaines projections restent ancrées dans ma mémoire : la fin de Mia Madre de Nanni Moretti, ce film de Gus Van Sant que j’ai été la seule à aimer, les larmes d’Agnès Varda et celles de ces acteurs immenses que Cannes submerge comme un flot, Relatos Salvares et le public qui crie, qui exulte, qui n’en finit plus d’applaudir devant une équipe un peu dépassée.

J’aime ce moment où nous nous retrouvons après les projections de gala. Sortant à petits pas, comme une nuée de pingouins sur la banquise. Certains allument des cigarettes, on forme un petit cercle amical et critique. L’une aura immédiatement un avis très tranché. Un autre sera plus mesuré, un autre encore ne sera pas vraiment avec nous, regardant ses pieds d’un air un peu vague, ânonnant quelques mots compréhensibles de lui seul. Mais personne ne lui en voudra car nous savons tous qu’il est encore dans la salle. Il faut parfois plus qu’une volée d’escalier pour s’en extraire. Comme il me tarde…

Pour moi la magie est intacte. Je me rappelle de mon premier festival il y a 5 ans. Mon fils n’avait que quelques mois et je m’étais éclipsée pour trois jours à Cannes. Trois jours à quelques centaines de kilomètres mais à l’autre bout du monde. Comme l’a écrit Robert Desnos : « Ce que nous demandons au cinéma, c’est ce que l’amour et la vie nous refusent, c’est le mystère, c’est le miracle. » Ce miracle est là, dans ces salles et dans ces rues. Et Pendant 10 jours, c’est Cannes qui nous l’offre.

Esther