Dans un avion pour le festival de Cannes

Cette année, le festival de Cannes commence par un vol Paris-Nice. Une entorse à l’habitude. Nous avons quitté la maison en même temps mais Henri est dans un autre avion, nous atterrirons à Nice à quelques minutes d’intervalle. Je reconnais autour de moi des festivaliers ensommeillés. Comme pour ne pas perdre une seconde, ils plient et déplient le planning des projections. Je devine les films surlignés mais aussi les points d’interrogations dans la marge, ceux qui interrogent : comment être à deux endroits en même temps ? Quel film sacrifier ? Voilà le genre de question un peu surréaliste que l’on se pose.

Pour la première fois, nous arriverons à Cannes alors que le festival a déjà commencé, dans une ville en pleine effervescence. Nous allons prendre le train en marche et je sais qu’il ne faudra que quelques minutes pour retrouver nos habitudes. Des amis chers, les rues encombrées, le cinéma partout, tout le temps.

On m’a parfois demandé quel était l’intérêt de tout ça, l’intérêt de découvrir avant leur sortie des films que tout le monde finira par voir. La différence tient au quotidien qui n’est empli que de cinéma. Il n’y a ni transports en commun, ni intendance, ni préoccupations matérielles. Il n’y a pas de train à prendre pour rentrer d’une séance, pas de bureau parisien le lendemain. L’esprit et le cœur sont tournés vers ces films dont on ne sait rien et uniquement vers eux. La vie est rythmée par le cinéma. Existe-t-il un plus beau plaisir de cinéphile ?

En journée on attend sous le soleil, on court d’un bout à l’autre de la ville pour voir les séances de la Quinzaine des réalisateurs ou de la Semaine de la critique. Les films s’enchainent et ne laissent que peu de répit. Juste le temps de reprendre son souffle, de sentir un peu l’air de la mer avant de retourner avec délice se glisser dans l’obscurité. Entre temps on griffonne des notes, on écrit assis par terre dans un couloir de courants d’air.

Le soir c’est autre chose. Il y a les marches et le tapis rouge, le grand théâtre Lumière et les artistes aimés. Je chéri les souvenirs de nos rires et de nos larmes, de ces émotions intenses qui nous traversent. Au fil de ces cinq années, des dizaines de films vus dans cette salle, certaines projections restent ancrées dans ma mémoire : la fin de Mia Madre de Nanni Moretti, ce film de Gus Van Sant que j’ai été la seule à aimer, les larmes d’Agnès Varda et celles de ces acteurs immenses que Cannes submerge comme un flot, Relatos Salvares et le public qui crie, qui exulte, qui n’en finit plus d’applaudir devant une équipe un peu dépassée.

J’aime ce moment où nous nous retrouvons après les projections de gala. Sortant à petits pas, comme une nuée de pingouins sur la banquise. Certains allument des cigarettes, on forme un petit cercle amical et critique. L’une aura immédiatement un avis très tranché. Un autre sera plus mesuré, un autre encore ne sera pas vraiment avec nous, regardant ses pieds d’un air un peu vague, ânonnant quelques mots compréhensibles de lui seul. Mais personne ne lui en voudra car nous savons tous qu’il est encore dans la salle. Il faut parfois plus qu’une volée d’escalier pour s’en extraire. Comme il me tarde…

Pour moi la magie est intacte. Je me rappelle de mon premier festival il y a 5 ans. Mon fils n’avait que quelques mois et je m’étais éclipsée pour trois jours à Cannes. Trois jours à quelques centaines de kilomètres mais à l’autre bout du monde. Comme l’a écrit Robert Desnos : « Ce que nous demandons au cinéma, c’est ce que l’amour et la vie nous refusent, c’est le mystère, c’est le miracle. » Ce miracle est là, dans ces salles et dans ces rues. Et Pendant 10 jours, c’est Cannes qui nous l’offre.

Esther

Cannes, jour 6 : the limits of contrôle

Ce n’est pas un film, le sujet le plus discuté sur la Croisette cette année. C’est cette impression de vide, de contrôle, cette ambiance pesante qui nous touche tous même quand on est trop occupés pour y penser. Cette année, la croisette est vide. Elle l’a été même pendant le long week-end. Cette année, les soirées sont moins vivantes (principalement parce que les services de sécurité respectent plus que jamais le nombre maximum de personnes présentes dans le lieu). Cette année, les journées sont rythmées par des contrôles incessants. Les sacs sont contrôlés et parfois vidés (montée en puissance de la sécurité, certains se font bloquer pour des contrôles digne d’aéroport, j’ai vu de mes yeux un mec gagner une fouille complète de son sac de voyage parce qu’il avait un coupe ongles et une paire de mini-ciseaux dans sa trousse de toilette), on écarte les bras pour se faire passer recto et verso au détecteur de métaux. 4, 5, 6 fois par jour. Et ce ne sont pas les seules mesures de sécurité puisqu’il faut préalablement faire scanner sa carte d’accréditation nominative (pour laquelle il faut fournir des documents d’identité). Pour accéder aux plages, on montre sa carte. Pour entrer en soirée, on donne son carton d’invitation. Montrer patte blanche, toujours, semble être le nouveau credo du festival. Et ces précautions aseptisent, engourdissent, entourent de coton les festivaliers. Cannes a perdu sa folie, son essence et perd aussi la présence de festivaliers et badauds. Et c’est bien de ça dont on parle, dans les files d’attente, sur les plages, en soirée et dans les taxis.

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Cannes, jour 5 : babugeri de bon coeur

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Il y a un phénomène étrange et récurent typique du festival : c’est celui de trouver dans les films présentés dans les différentes compétitions, des motifs, comme des tendances qui pourrait être lié au pur hasard si ils n’étaient pas de petits signes d’un air du temps. Cette année, le parallèle improbable et inratable est le costume bulgare de babugeri, qu’on retrouve dans Toni Erdmann, film de Maren Ade en compétition officielle et dans Apnée, film français en sélection de la Semaine de la critique.

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Cannes, jour 4 : mini Driver

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Chaque matin pendant Cannes, le festivalier enfile sa cape de fatigue. Parfois douce et enveloppante, parfois chape de plomb. C’est une condition sine qua non, un état qui est indissociable de l’acte de voir des films. Au beau milieu du week-end de trois jours, la fatigue est une compagne cruelle et froide qui fait frissonner, provoque des acouphènes quand elle ne travaille pas au remontage du film à la place de ceux dont c’est le vrai métier (il faut quand même avouer que certains films profitent de ces versions expurgées de 15 minutes, ou que le demi-sommeil où le film continue et que le cerveau enregistre le son est une expérience à faire au moins une fois dans sa vie de cinéphile).

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Cannes, jour 3 : Mademoiselle sent-bon

La séance de 8 heures 30 dans la grande salle du palais (plus de 2200 places), c’est le moment le moins glorieux du festival. Très vite, l’hygiène des festivaliers se dégrade (en particulier au balcon, dans l’espace réservé à la presse) et les esprits s’échauffent au moment de devoir lâcher son petit déjeuner mal caché au fond du sac au poste de sécurité (cette année, un esclandre causé par une misérable pomme a fait sourire les festivaliers). C’est donc à côté d’une personne littéralement roulé en boule pour finir sa nuit (genre position de sécurité dans les avions) et n’ayant pas croisé un déodorant depuis plusieurs jours que j’ai découvert Mademoiselle de Park Chan Wook.

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Cannes, jour 2 : Paradis espoir

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Je voudrais pouvoir vous dire que tout festivalier qui se respecte a des « trucs » pour pouvoir enchaîner soirée alcoolisée avec projection à 8 heures du matin. Mais la vérité c’est que ça n’existe pas (enfin pas légalement). J’attaque donc cette deuxième grosse journée par une douche qui n’a pas été assez revigorante, puis en me brûlant le crâne avec un fer à lisser pour finir par chouiner pour qu’on accepte ma carte bleue dans la boulangerie où je commande un expresso à emporter. 4 heures de sommeil haché et je suis quand même dans le grand théâtre lumière pour découvrir Ma loute à 8 heures. Et si la bande annonce du nouveau film du réalisateur-qui-a-autrefois-été-très-très-sérieux Bruno Dumont pouvait laisser dubitatif, Ma loute est bien une bonne grosse comédie. On y retrouve les obsessions du réalisateur (la foi, la famille, l’écart entre les classes sociales) mais traitée avec un filtre de comédie. Et si on rit franchement à des effets comiques assez audacieux et efficaces, le tout ne dépasse pas la simple farce. Mentions spéciales à Juliette Binoche et Luchini, aux jeux étonnants… mais inégaux sur toute la durée du métrage.

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Cannes, jour 1 : rester verticale

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Chaque année, le voyage se passe de la même façon. À la maison, il y a l’excitation et il y a l’angoisse, la certitude vissée au corps d’oublier quelque chose d’essentiel. Dans le train, cette pression retombe pour laisser place à une torpeur assommante. La dernière demi-heure de ce voyage est celle de la prise de conscience : la mer dans la fenêtre et les paysages qui ont un air de déjà vu. Deux escaliers dans la gare et arrive le moment le plus important : celui du premier pas dans la ville. Parfois, la chaleur prend à la gorge. Parfois c’est la cohue en smoking, accréditations au cou qui joue les comités d’accueil. Cette année, le ciel est gris et la foule semble absente. Les rues paraissent vides et cette absence renforce le sentiment d’une forte présence des forces de l’ordre.

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