Sur la Million Dollar Highway, à la recherche d’une ville fantôme

La nuit précédente, nous dormions à Durango dans une petite maison en forme de dôme. Le lit de Théodore était si proche du nôtre que je sentais son souffle et la régularité de sa respiration. Dans son sommeil, il tendait parfois son bras pour vérifier que nous étions toujours là. Le mobile en métal installé dans le jardin projetait au plafond de la chambre des milliers d’éclats de lumière. Lire la suite

Toutes les couleurs du paysage (Colorado, épisode 3)

img_4080

« Notre meilleure leçon, après environ cinq siècles de contact avec la vie sauvage en Amérique, est celle de la tempérance, la volonté de retenir notre main : visiter ces endroits pour le bien de nos âmes, mais ne pas laisser de traces. » Wallace Stegner, Lettres pour le monde sauvage

Chaque jour pendant ce voyage nous avons noté le contenu de nos journées. Les informations concrètes : l’endroit où nous avions dormi, ce que nous avions vu. Mais aussi les détails insignifiants auxquels nous avons donné une place. De : « Théodore a renversé son verre de grenadine sur la table en bois d’un authentique saloon » à : « Nous avons pique-niqué debout, derrière une station-service minable, au milieu des carcasses de voitures. » Chaque souvenir est précieux à sa manière. Sous nos chaussures de randonnée, le mélange de poussières et de cailloux témoigne de la diversité des terres que nous avons foulées. Nos photos nous rappellent la beauté époustouflante, irréelle, des paysages. Mais tout cela ne dit rien de ces ciels si beaux que nous n’arrivions pas à les quitter. Quelques mois, déjà, que nous sommes rentrés. Et pourtant, nous parlons encore presque chaque jour de ce voyage.

Lire la suite

Une nuit à l’école (Hesperus, Colorado)

img_4319

« Nous avons simplement besoin que ce pays sauvage nous soit accessible, même si nous ne faisons jamais rien d’autre que rouler jusqu’à sa bordure pour en contempler l’intérieur. Car ce peut être un moyen de nous rassurer quant à notre santé mentale, un élément d’une géographie de l’espoir. »  Wallace Stegner, Lettres pour le monde sauvage

1926, les enfants se pressent pour entrer devant la petite école en bois qui ressemble à une cabane. Ils viennent des villages environnants et ont marché longtemps dans la fraîcheur du matin pour être à l’heure. Aujourd’hui, c’est au tour d’un petit garçon d’une dizaine d’années de faire sonner la cloche. Il a attendu que son tour vienne, patiemment. Il se saisit de la corde rêche puis tire dessus de toute ses forces. Deux fois, trois fois, quatre fois. Les chevaux tout proches s’agitent.

Ici, la cour de récréation s’étend jusqu’à la colline, les herbes sont hautes. Les enfants s’éloignent tant, dans leur course folle, qu’ils sont rapidement hors de portée de voix pour leur instituteur. La cloche leur rappelle qu’ils doivent aussi aller à l’école, prendre place derrière un pupitre. C’est ici qu’ils apprendront à lire, à écrire, à compter. La nature se chargera de leur enseigner tout le reste. À l’écolier de 1930 on racontera la riche histoire du Colorado et la puissance créatrice de son fleuve, cette terre d’Indiens et de chercheurs d’or. Près des cours d’eau, dissimulées dans la forêt, il reste des traces du passage de ces pionniers. Les enfants connaissent ces maisons abandonnées et leurs légendes. Ils s’y aventurent parfois après la classe et se mettent au défi d’y entrer.

img_4326

img_4368

Il y a 80 ans, cette école a cessé d’accueillir des élèves. La cabane est redevenue cabane. Mais autour d’elle, bien peu de choses ont changé. La colline est toujours là et d’autres chevaux galopent dans les prés. Nous sommes arrivés par une longue route de cailloux, souvent dépassés par les (quelques) habitants du coin au volant de leur pick-up. Nous avons été accueillis dans le soleil couchant par Jessica, son mari, et leur toute petite fille blonde prénommée Winnie. Elle déambulait pieds nus dans l’herbe, les cheveux en bataille. Les chiens sautaient autour de nous et Théodore riait. Je crois que nous avons trouvé ici ce que nous étions venus chercher : un refuge bienveillant, la protection des montagnes, la solitude. Il y a des années, un ami allemand m’avait parlé du mot « Zwei-samkeit » qui n’a pas d’équivalent en français et signifie « être seuls à deux ». Il avait tenté de m’expliquer sa signification, la nuance avec « ein-samkeit » qui veut dire solitude. Dans la petite école, nous étions « seuls à trois ».

img_5319

Nous avons préparé le dîner, du poulet froid et une salade de pâtes, et nous sommes installés autour de la grande table en bois. Au mur, un tableau noir nous rappelait que ce lieu n’était pas un hôtel comme les autres. Chargée des histoires de générations d’écoliers, de leurs joies et de leur ennui. Près de la cuisine, le poêle était toujours là. J’imaginais les élèves d’hier se précipitant autour pour se réchauffer et faire sécher leurs écharpes en laine, lorsque la neige tombait à gros flocons. Pendant cette chaude soirée d’été, nous n’avons pas eu besoin de l’allumer mais Théodore s’est assis en tailleur juste devant, jouant avec les bûches et nous posant mille questions.

Puis le soleil a disparu et paysage s’est paré d’un filtre étrange. Nous avons installé Théodore dans le canapé lit pour lui raconter des histoires. Il faisait nuit et nous avons fermé consciencieusement les stores, redoutant que le soleil ne nous réveille à l’aube. Nous avons attendu que Théodore soit profondément endormi puis sommes sortis pour profiter de la nuit et du silence. Je me suis demandée à quoi pouvaient ressembler les rêves de mon petit garçon, si loin de son environnement. Tout semblait si naturel pour lui. Curieux et serein, il a échangé son quotidien contre un autre en un clin d’œil.

Dehors, les montagnes étaient des masses immenses, menaçantes. Au loin le bruit d’un torrent qui filait à toute allure, indifférent à la nuit des hommes. Nous avons pris une bière et levé les yeux vers le ciel. Seul le Kenya m’avait offert pareille vision : des étoiles par centaines. C’était la nuit des Perséides alors nous avons attendu. Je trépignais comme une enfant, la tête en arrière à m’en faire mal au cou. Une, deux, trois, puis quatre… Le ciel était constellé de traînées brillantes. Elles nous ont surpris par leur lenteur. Ces étoiles là ne filaient pas, elles s’étiraient. Je continuais a crier : « Regarde ! Regarde ! » Une main invisible semblait se jouer de notre émerveillement, ajoutant toujours plus de lumière, toujours plus de crépitements. J’ai aperçu Jessica et son mari au loin, les yeux levés vers le ciel. On ne se lasse jamais, n’est-ce pas ?

Nous avions prévu de partir de bonne heure le lendemain matin mais n’avons finalement émergé qu’à 9h. La lumière s’infiltrait par les fenêtres, entre les rainures du bois, à travers les lattes du parquet. Il faisait grand jour.

Nous avons pris notre petit-déjeuner avant de faire nos valises. Nous aurions aimé rester encore, explorer les environs et lire couchés dans l’herbe. J’ai porté Théodore pour qu’il fasse sonner la cloche puis nous sommes partis. J’ai regardé la petite école s’éloigner et finalement disparaître. Ce jour-là plus qu’aucun autre, reprendre la route fut difficile. Nous nous sommes promis de revenir. Je ne sais pas si ce sera dans 1 an ou dans 10. Mais je sais que le torrent courra toujours. La nature ne connaît pas de pause.

img_4371

img_4372

Esther

Et pour ceux qui souhaiteraient s’y rendre, c’est ici que ça se passe.

 

 

Un jour de pluie à Georgetown, Colorado

IMG_3259

Dans la matinée, sous un ciel gris, nous avons quitté Denver direction Georgetown, à une centaine de km de là. La grande ville, avec ses buildings et ses passants, a très vite laissé place à la montagne et à une route sans ligne droite. Avant de partir nous avions imaginé une playlist qui devait accompagner ce road-trip. Des morceaux qui donneraient une autre tonalité à la route. Et pourtant nous n’avons jamais allumé la radio. L’horizon immense n’en a pas eu besoin, nous non plus. Nos discussions et nos silences ont suffi. Dès le premier jour, le Colorado nous a conquis.

Nous sommes arrivés à Georgetown juste avant le déjeuner, un peu étourdis par l’altitude et le décalage horaire. Il faisait froid et nous avons dû ouvrir les valises sur un parking de graviers, à la recherche des gilets enfouis sous une pile de t-shirt. Pendant cette journée, il n’a jamais fait beau. Il y a eu le vent, la pluie battante, quelques éclairs et des flaques d’eau sur les trottoirs. Nous nous sommes promenés dans les rues, Théodore est tombé en courant dans l’herbe humide. Tout nous a semblé paisible et doux. Une illusion sans doute portée par nos yeux de voyageurs. Mais qui n’a rien enlevé à ce sentiment, bien réel, d’être simplement heureux.

Georgetown pourrait servir de décor à un film de Frank Capra. Devant la maison mauve, au-delà de la rivière, James Stewart promettrait à une femme d’attraper pour elle la lune avec un lasso. Le voisin, celui de la maison bleu, lui crierait d’arrêter de parler et de l’embrasser. J’ai vu cette ville en noir et blanc, comme un monochrome tendre. Un décor qui abrite une école en bois semblable à une église mais aussi une épicerie tenue par une dame aux cheveux blancs. Nous lui avons acheté des pêches, un collier de bonbons et un énorme muffin à la myrtille qu’elle a emballé dans un sac en papier. Juste en face, un nuage de caramel et de chocolat signale l’entrée de la boutique d’un fabricant de bonbons et de glaces. Nous ne devions passer ici que pour prendre un train et sommes finalement restés toute la journée. Né de la ruée vers l’or, il était pourtant la raison de notre présence ici. Il nous a conduit jusqu’à Silver Plume à travers les arbres et le long des anciennes mines. Le ciel s’est assombri, bientôt envahi par le brouillard. Sous la pluie pourtant glacée, j’ai senti que nous avions eu raison de venir ici. Cette nature nous tendait les bras, elle était exactement ce que nous étions venus chercher. Théodore m’a dit : « Maman regarde ! Le train mange les nuages ! »

IMG_3369

En regagnant notre voiture il pleuvait tellement que nous sommes restés un long moment sans pouvoir sortir. Nous avons finalement pris la direction de l’Hôtel de Paris. Il fut un temps, celui des pépites d’or et des fortunes faciles, où cet établissement était le plus luxueux de l’ouest. Il est aujourd’hui un musée que des passionnés font vivre et visiter. Nous nous sommes promis de revenir un jour et je rêve d’un noël ici. Lorsque les routes sont coupées par la neige, et que se mêlent dans le ciel la vapeur des trains et la fumée des cheminées.

La journée du lendemain serait pleine de surprises. Arrivés en plein défilé à Leadville, la ville la plus haute des Etats-Unis, nous allions tomber à nouveau sous le charme : du ciel bleu et des gens, de l’amour immodéré qu’ils portent à leurs montagnes. Mais avant cela, nous avons rejoint Dillon, petite bourgade distante de 25 miles à peine. Sur la route la pluie s’est arrêtée. L’asphalte dégoulinant s’est paré de reflets dorés. Après avoir déposé nos valises à l’hôtel nous avons marché jusqu’au lac. Sous le ciel rougeoyant, entouré de montagnes, il est apparu comme un vaste terrain de jeux. « Je veux lancer des pierres » a crié Théodore en bondissant sur le rivage. Pas faire des ricochets non, lancer des pierres le plus loin possible à s’en décrocher l’épaule.

IMG_3338

Ces séances ont ponctué notre voyage, le matin ou le soir, dans tous les cours d’eau que nous avons croisés. Des petits lacs d’altitude au fleuve Colorado. Là, dans les montagnes rocheuses, où il n’est encore qu’une petite rivière minuscule dont on devine pourtant l’énergie conquérante à la manière dont elle bouscule les cailloux, dont elle creuse son sillon à travers les arbres et la terre meuble. Nous avons regardé le soleil se coucher sur le lac de Dillon. Théodore criait : « Encore une ! J’en lance une dernière ! » Je l’ai regardé faire avec application puis glisser à la dérobée un caillou humide et recouvert de sable dans sa poche. « Pour demain ».

Cette première journée a commencé chez Frank Capra et fini chez Richard Linklater. Au bord du lac, un grand amphithéâtre accueillait le concert d’un groupe venu d’Austin. Le public était hétéroclite et joyeux. Des enfants s’amusaient à dévaler la colline à toute vitesse et des couples dansaient devant la scène. C’était une autre Amérique. Je ne la connaissais pas et pourtant j’ai eu l’impression d’y avoir des souvenirs. Des souvenirs échappés des films que j’aime. Et, de Georgetown à Dillon, ils ont pris corps jusqu’à m’appartenir.

IMG_3296

Sur la route du Colorado

IMG_0055

« Le paysage fait échec à la langue. » Franklin D. Roosevelt, lors d’une visite dans le Colorado en 1901

Vendredi soir, nous avons déplié la carte. Nous nous sommes assis par terre, en tailleur, un verre à la main. Penchés face à l’immensité d’un territoire inconnu, nous avons promené nos yeux jusqu’aux sommets des montagnes, longé des plaines immenses et planté des drapeaux imaginaires. Pour l’heure, une seule certitude : nous atterrirons à Denver le 4 août. La route que nous suivrons ensuite se dessine petit à petit, au gré des soirées passées à discuter et à rêver au premier grand voyage que nous ferons en famille.

Ce voyage de noces, nous n’avons jamais imaginé le faire sans notre fils. A ceux qui nous disent qu’il est trop petit et ne se souviendra de rien, nous répondons que nous, nous nous souviendrons. Et lui, du haut de ses trois ans et des poussières,  vivra l’instant. Ce présent de l’enfance qui rend chaque petit bonheur de la vie si beau. Peut-être ne se souviendra-t-il que d’une glace mangée au coucher du soleil après une journée de voiture. Peut-être…

À son âge, sauter d’un continent à l’autre est un jeu. Je lui répète que nous allons très loin mais, sur son planisphère, il lui suffit d’étendre sa petite paume pour avoir le pouce en France et l’auriculaire en Amérique. « Loin c’est où ? » Semble-t-il me dire. Je lui parle des villes fantômes, de la ruée vers l’or, des mines d’argent, des fossiles de dinosaure, des indiens Cheyenne, Arapaho ou Comanche qui ont été les premiers habitants du Colorado.

Nous rêvions de grands espaces et d’un ciel sans limite. Le Colorado, bordé au nord par le Wyoming, au sud par le Nouveau-Mexique, à l’ouest par l’Utah, à l’est par le Kansas s’est imposé. Plus sauvage, moins touristique, avec une diversité unique de paysages, cette région nous a semblé réunir tout ce à quoi nous aspirions : découvrir la nature américaine et nous laisser surprendre. Pour l’instant nous prenons des notes, cornons des pages du guide, faisons des listes où les noms des villes et des sites se succèdent : Colorado Springs, Dinosaur, Gunnison, Pueblo, Aspen, Telluride, Great Sand Dunes … Pousserons-nous jusqu’à Taos au nord du Nouveau-Mexique ? Dormirons à Boulder chez Laird Hunt, l’auteur de Neverhome ? Prendrons-nous le train à Durango ?

Quatre mois encore à patienter et pourtant le voyage a déjà commencé. Nous ne parlons pas encore de logistique, de voiture à louer ou de motels à réserver. Cette étape-là arrivera bien assez vite… Pour l’heure, nous discutons de la musique que nous écouterons sur la route et continuons d’imaginer le sommet des montagnes et la couleur des torrents.