Comme toujours, le titre du nouveau recueil du mangaka Inio Asano reflète bien la mélancolie qui circule dans son univers urbain où de jeunes trentenaires désœuvrés cherchent surtout un sens à leurs vies. Découvert il y a quelques années maintenant, avec Solanin et Un monde formidable, j’ai toujours aimé le travail graphique de cet auteur au trait épuré et aux décors inspirés de photos d’où un ancrage extrêmement fort dans la réalité. J’aime encore plus ses personnages qui sont de grands enfants, minces et dégingandés dans des habits disproportionnés comme après une crise de croissance. Cet auteur que j’admire beaucoup (il critique dans ce recueil de nouvelles ses erreurs et les défauts de sa méthode de travail) parle pourtant principalement d’un sujet qui ne me touche pas du tout au premier abord, la grave question de ceux qui ne veulent pas ou n’arrivent pas à devenir des adultes.
D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu être plus âgée, être traitée en conséquence et manger et discuter à la table des grands. Ma maman raconte souvent que vers 2-3 ans je conversais comme une adulte en miniature. Mes premiers souvenirs sont de cet ordre en effet. Et plus tard même, à l’adolescence, je ne flemmardais au lit que pour lire plus, apprendre plus. Avec le recul cela ne m’étonne pas de m’être mariée à 23 ans, puis d’avoir eu un bébé à 25, d’avoir divorcé à 26 et de m’être remariée la même année. Je n’y vois pas là le schéma façon Confessions Intimes qui se détache de ça (et heureusement) mais juste une envie de vivre très fort, quitte à tout bousiller sur mon passage. J’espère bien qu’à 50 ou 60 ans, je pourrais dire que j’ai eu 1000 vies et que je les ai toutes embrassées avec la même passion. Je ne veux pas freiner la machine.
Bien sûr, cette philosophie a ses inconvénients et m’a coupée du monde souvent. Elle implique des sacrifices aussi, invisibles pour ceux qui ne se posent jamais de question. Elle fait souffrir parfois.
Même si je vis dans un monde responsabilités et d’engagements, de prisons dorées plus ou moins cachées, je n’explique pas pourquoi j’aime les portraits en souffrance d’Inio Asano. Peut-être parce que je me retrouve plus dans le travail de l’auteur que dans ce qu’il crée, peut-être est ce ces décors tokyoïtes qui me rendent nostalgiques, peut-être est ce qu’au fond de moi je regrette cette fraîcheur d’esprit, ce je-m’en-foutisme mutin… Mais quand je referme le livre, la conclusion est toujours la même, la réponse à cet égoïsme assumé est immuable : elle n’engendre que la souffrance chez les autres, les adultes qui veulent être adultes, ou ceux qui n’ont pas le choix.
Le voyage est pourtant toujours une parenthèse aquatique dans laquelle je plonge avec plaisir, où je brasse une mélancolie jouissive avant de retrouver le monde « réel », mon monde à moi avec ses deadlines, ses drames domestiques, ses babillages enfantins.
La fin du monde avant le lever du jour d’Inio Asano aux éditions Kana, collection Made In.




