Roulette Instagram – Épisode 2 : Adam et Charlie

adam

AVERTISSEMENT Au cas où l’appellation « Roulette Instagram » ne soit pas assez claire, vous en retrouverez le principe ici.

Le froid, la pluie.

Une photo publiée par Lucile Bellan (@lucilebellan) le

Un samedi de janvier 2015, parce qu’une attaque terroriste avait ébréché notre sentiment de liberté et semé la peur sur la France, nous sommes allés manifester. Parce que nous avions envie de vivre ce moment avec nos enfants, parce que l’aînée avait de toute façon entendu parler à l’école de ces méchants qui attaquent avec des armes des gens qui n’utilisaient que des crayons, nous nous sommes rendus tous les quatre dans le centre de Lille, en compagnie de dizaines de milliers d’autres gens. Nous avons passé le plus clair de notre temps à piétiner, parce que la forte affluence avait créé un effet de surplace. Et puis nous avons marché dans le calme, enveloppés par une sorte de bonne humeur forcée, mais teintée de recueillement.

À la maison, on s’est toujours beaucoup méfiés de l’expression « Je suis Charlie », reprise à toutes les sauces par des gens fréquentables et par d’autres qui l’étaient beaucoup moins. Mais là n’était pas la question, et il n’était d’ailleurs pas envisageable de lancer la moindre polémique à ce propos. Tout ce qui importait, c’était que nous ne dormirions plus jamais tranquilles, trop effrayés à l’idée que d’autres attaques viennent briser encore un peu plus la relative quiétude de nos existences. Idée tristement prémonitoire : nous ne savions pas encore que, du Bataclan à la Promenade des Anglais, le pays serait de nouveau secoué par des massacres traumatisants. C’est fou comme on sent sent plus concernés quand tout ceci se produit à quelques centaines de kilomètres à peine de chez soi, et quand les victimes sont pour la plupart de la même nationalité que vous. J’ai toujours honte de le constater. Mais c’est la triste vérité. Chaque semaine, dans le monde, des innocents sont décimés, et ça ne nous fait ni chaud ni froid. Égoïsme et indifférence.

Ce samedi-là, après quelques centaines de mètres, nous avons dû quitter le cortège. Une pluie impressionnante venait de s’abattre sur le cortège, et le pauvre Adam, 2 ans et 5 jours, commençait à s’enrhumer à vitesse grand V malgré son épaisse capuche en laine. Alors nous nous sommes engouffrés dans le métro, fiers d’être venus mais un peu piteux d’avoir renoncé si vite à marcher tous ensemble au nom de notre chagrin.

Deux ans plus tard, Adam va désormais à l’école maternelle. Trois fois par an, un exercice de mise en sécurité permettra à l’équipe encadrante de tester son aptitude à protéger les enfants autant que possible. Début octobre, on a demandé aux enfants de jouer à cache-cache. Sans bruit, tous ont dû se planquer sous les petites tables de la salle de classe pendant que les institutrices fermaient fenêtres et volets. Plus tard dans l’année, si cela se passe comme dans le lycée où j’exerce, une intrusion sera simulée. Un faux méchant errera dans les couloirs, et il faudra jouer au roi du silence le plus longtemps possible afin de ne pas se faire repérer. Je ne sais pas ce que les maîtresses expliqueront aux enfants. Je n’aimerais pas être à leur place. C’est tout de même moins ardu avec des lycéens et des lycéennes qui savent de quoi il retourne, puisque vivant depuis déjà deux ans en sachant que leur pays est désormais la cible régulière d’attaques terroristes visant les lieux de fêtes, les institutions, les symboles de la liberté.

Chaque année et sans doute pour toujours, écoles et lycées feront régulièrement semblant de subir des attaques, « juste au cas où ». Peut-être qu’il n’arrivera jamais rien. Ou peut-être pas. Ce qui est sûr, c’est que depuis les premiers jours de l’année 2015, nos enfants vivent dans un pays où la peur est désormais quelque chose de quotidien. On ne se lève pas chaque matin en pensant à un attentat éventuel, mais on est cependant soulagé lorsque les journaux télévisés ou radiophoniques n’annoncent pas de nouvelle hécatombe. Nous vivons avec cette épée de Damoclès sur la tête, et plus encore avec la peur de devoir expliquer à nouveau à nos enfants que, quelque part pas si loin, de gros vilains ont fait du mal à des personnes qui n’avaient rien demandé.

Thomas

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