La nuit américaine

Approcher un ours polaire,  voir sa fille entrer à l’université, lire tous les livres d’Henry James, voir une éclipse totale de soleil. Allan voulait faire tout cela avant de mourir. Il avait les cheveux gris et les yeux bleus, une voix très douce. Nous l’avons rencontré le 21 août 2017, le jour où une éclipse a traversé les Etats-Unis de part en part pour la première fois depuis près de 100 ans. Lire la suite

Par hasard

Il y a quelques jours, au détour d’une conversation, une amie m’a dit : « Ce matin j’ai croisé ma grand-mère par hasard dans la rue et on a été boire un café ». Je ne croiserai jamais plus mes grands-mères, ni par hasard, ni même en prenant rendez-vous. Pourtant, je n’ai pas été triste. J’ai juste trouvé beau qu’une grande personne ait encore la chance de prendre un café avec sa grand-mère. J’ai perdu la première à 13 ans, la seconde à 27. J’étais donc déjà adulte. Pourtant j’ai l’impression d’avoir été, près d’elles, une éternelle petite-fille. Lire la suite

Entre 7H10 et 7H15

Georges a faim. Il a faim depuis une heure au moins. Il monte sur le lit, ronronne près de ma tête, miaule vaguement. Puis il finit par gratter à la porte de Théodore, il sait que c’est la seule chose qui me fera me lever. Je ne veux pas qu’il le réveille. Mais évidemment il le réveille. Je me recouche et j’entends la porte s’ouvrir, des petits pas sur le parquet. Je vois une petite lueur qui avance. Parfois Théodore vient de mon côté et m’embrasse la joue, il reste debout dans l’obscurité puis me murmure qu’il a faim. Lire la suite

La petite maison blanche

Ernesto et Eulalia sont nés en dans les années 30 en Andalousie. Jeunes mariés, ils ont quitté l’Espagne et se sont installés dans une petite ville de Seine Saint Denis. Ni l’un ni l’autre ne parlaient français. Ils ont acheté une petite maison blanche dans laquelle leur fille et leur fils ont grandi. Eulalia a commencé à travailler dans un lycée comme cuisinière puis elle a gravi tous les échelons pour terminer sa carrière comme responsable des élèves. Ernesto, quant à lui, est devenu assistant comptable. Ses diplômes, celui du brevet des collèges et celui de technicien comptable, sont affichés dans leur salon. Ils le rendent fier.

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Partir tout près

Certains week-end commencent dans les cris. L’air est électrique et les mots de trop succèdent aux vexations, les caprices à la mauvaise humeur. On prépare les sacs de voyage en oubliant la moitié des vêtements, le chat se faufile par la porte ouverte et l’enfant maléfique rit de nous rendre fous. Ce samedi-là était une de ces journées qui s’annoncent mal. Nous sommes montés dans la voiture en maudissant l’autre de n’avoir pas pensé aux gâteaux, d’avoir oublié le cerf-volant, d’être un parent indigne. Puis j’ai entendu Henri sourire et me dire : « On est vraiment mauvais pour les départs ». On est mauvais, mais on s’améliore. Nous avons roulé quelques kilomètres en silence. Moi qui ai longtemps détesté la voiture, je chéris aujourd’hui ces heures tous les trois. Le road-trip américain est passé par là et j’ai appris, avec eux, à aimer la route. La mer était encore loin mais peu à peu la tension s’est diluée. Théodore s’est endormi et le ciel est devenu plus clair.

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Le tigre blanc du carnaval

J’avais passé cette nuit-là dans la jungle, à marcher seule à travers  une forêt luxuriante. Au-dessus de moi les arbres étaient si grands qu’ils m’empêchaient de voir le ciel, et le soleil de l’été ne m’éblouissait que par intermittence. Puis j’ai entendu une voix. J’ai regardé autour de moi mais il n’y avait personne. Très lointaine d’abord, la voix s’est progressivement rapprochée jusqu’à devenir réelle. J’avais un pied dans la jungle et un pied sous ma couette lorsque les mots sont devenus plus clairs : « Maman, maman tu m’entends ?  Aujourd’hui  c’est le carnaval ! » A travers cette porte qu’il ne franchit jamais sans y être invité je lui ai crié de venir me rejoindre. J’ai entendu ses petits pas sur le parquet puis j’ai senti son corps tout chaud se blottir près de moi. Il faisait presque jour et je distinguais ses yeux grands ouverts dans la semi obscurité de la chambre. J’ai prétexté une tempête et nous nous sommes cachés sous les draps avant qu’il ne décrète que la plaisanterie avait assez duré. Lire la suite