La petite maison blanche

Ernesto et Eulalia sont nés en dans les années 30 en Andalousie. Jeunes mariés, ils ont quitté l’Espagne et se sont installés dans une petite ville de Seine Saint Denis. Ni l’un ni l’autre ne parlaient français. Ils ont acheté une petite maison blanche dans laquelle leur fille et leur fils ont grandi. Eulalia a commencé à travailler dans un lycée comme cuisinière puis elle a gravi tous les échelons pour terminer sa carrière comme responsable des élèves. Ernesto, quant à lui, est devenu assistant comptable. Ses diplômes, celui du brevet des collèges et celui de technicien comptable, sont affichés dans leur salon. Ils le rendent fier.

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Partir tout près

Certains week-end commencent dans les cris. L’air est électrique et les mots de trop succèdent aux vexations, les caprices à la mauvaise humeur. On prépare les sacs de voyage en oubliant la moitié des vêtements, le chat se faufile par la porte ouverte et l’enfant maléfique rit de nous rendre fous. Ce samedi-là était une de ces journées qui s’annoncent mal. Nous sommes montés dans la voiture en maudissant l’autre de n’avoir pas pensé aux gâteaux, d’avoir oublié le cerf-volant, d’être un parent indigne. Puis j’ai entendu Henri sourire et me dire : « On est vraiment mauvais pour les départs ». On est mauvais, mais on s’améliore. Nous avons roulé quelques kilomètres en silence. Moi qui ai longtemps détesté la voiture, je chéris aujourd’hui ces heures tous les trois. Le road-trip américain est passé par là et j’ai appris, avec eux, à aimer la route. La mer était encore loin mais peu à peu la tension s’est diluée. Théodore s’est endormi et le ciel est devenu plus clair.

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Le tigre blanc du carnaval

J’avais passé cette nuit-là dans la jungle, à marcher seule à travers  une forêt luxuriante. Au-dessus de moi les arbres étaient si grands qu’ils m’empêchaient de voir le ciel, et le soleil de l’été ne m’éblouissait que par intermittence. Puis j’ai entendu une voix. J’ai regardé autour de moi mais il n’y avait personne. Très lointaine d’abord, la voix s’est progressivement rapprochée jusqu’à devenir réelle. J’avais un pied dans la jungle et un pied sous ma couette lorsque les mots sont devenus plus clairs : « Maman, maman tu m’entends ?  Aujourd’hui  c’est le carnaval ! » A travers cette porte qu’il ne franchit jamais sans y être invité je lui ai crié de venir me rejoindre. J’ai entendu ses petits pas sur le parquet puis j’ai senti son corps tout chaud se blottir près de moi. Il faisait presque jour et je distinguais ses yeux grands ouverts dans la semi obscurité de la chambre. J’ai prétexté une tempête et nous nous sommes cachés sous les draps avant qu’il ne décrète que la plaisanterie avait assez duré. Lire la suite

Sur la Million Dollar Highway, à la recherche d’une ville fantôme

La nuit précédente, nous dormions à Durango dans une petite maison en forme de dôme. Le lit de Théodore était si proche du nôtre que je sentais son souffle et la régularité de sa respiration. Dans son sommeil, il tendait parfois son bras pour vérifier que nous étions toujours là. Le mobile en métal installé dans le jardin projetait au plafond de la chambre des milliers d’éclats de lumière. Lire la suite

Dis-moi comment tu accouches et je te dirai qui tu es

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Avant d’être enceinte, l’accouchement me terrifiait. Je militais même activement pour la césarienne, pensant m’épargner des douleurs et des peines. Puis nous avons eu envie d’avoir un enfant et j’ai vécu ma grossesse sans penser à la naissance ou en tout cas, sans m’en inquiéter outre mesure. Je savais juste que, le jour-J, je voudrais une péridurale. Tout simplement pour éviter de souffrir.  La naissance de mon fils a été très médicalisée, un mélange de prise en charge à outrance et d’un sentiment d’abandon total. Mais il s’agissait de mon premier enfant et je n’étais pas « armée » pour dire non ou pour affirmer clairement mes souhaits. Lire la suite

Toutes les couleurs du paysage (Colorado, épisode 3)

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« Notre meilleure leçon, après environ cinq siècles de contact avec la vie sauvage en Amérique, est celle de la tempérance, la volonté de retenir notre main : visiter ces endroits pour le bien de nos âmes, mais ne pas laisser de traces. » Wallace Stegner, Lettres pour le monde sauvage

Chaque jour pendant ce voyage nous avons noté le contenu de nos journées. Les informations concrètes : l’endroit où nous avions dormi, ce que nous avions vu. Mais aussi les détails insignifiants auxquels nous avons donné une place. De : « Théodore a renversé son verre de grenadine sur la table en bois d’un authentique saloon » à : « Nous avons pique-niqué debout, derrière une station-service minable, au milieu des carcasses de voitures. » Chaque souvenir est précieux à sa manière. Sous nos chaussures de randonnée, le mélange de poussières et de cailloux témoigne de la diversité des terres que nous avons foulées. Nos photos nous rappellent la beauté époustouflante, irréelle, des paysages. Mais tout cela ne dit rien de ces ciels si beaux que nous n’arrivions pas à les quitter. Quelques mois, déjà, que nous sommes rentrés. Et pourtant, nous parlons encore presque chaque jour de ce voyage.

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